MORITURI
Jerry Goldsmith était en 1965 dans une période propice à sa créativité et son inspiration. Sa partition pour 'Morituri' du réalisateur allemand Bernhard Wicki témoigne de son goût sur pour les musiques de suspense plus sombres et les rythmes orchestraux hérités de Bartok et Stravinsky. Après son excellent 'Freud' (1962) et son atmosphère cauchemardesque, sans oublier 'The Satan Bug' (1965) et son style plus suspense et avant-gardiste, Goldsmith revenait dans le domaine de la musique de thriller avec 'Morituri', l'une de ses partitions les plus sombres des années 60 (on pense aussi à 'Seconds' ou à 'The Sand Pebbles' dans un style plus similaire). Le score évoque clairement cette sensation de danger et de tension matinée d'un soupçon de terreur et de quelques moments de violence orchestrale saisissante.
La partition de Goldsmith s'axe autour d'un thème principal, une mélodie torturée interprétée par une cithare, instrument rendu célèbre par son utilisation dans la musique du film 'The Third Man' (Le troisième homme) de Anton Karas en 1949. 'Main Title/Tokyo' introduit ce mystérieux thème de cithare reconnaissable par sa cellule de 3 notes. Ce thème intrigant évolue dans le générique de début alors que l'on voit apparaître à l'écran les ronds barrés évoquant chacune des bombes que Hans Kyle (Marlon Brando) désamorce durant le film. La basse du morceau, extrêmement dissonante, jette le trouble et évoque un certain malaise qui va crescendo: le thème finit sur un cluster de cordes brutal qui résume à lui tout seul toute la noirceur du film. Après cette introduction particulièrement sombre et troublante, Goldsmith évoque les premières scènes à Tokyo avec quelques vents aux consonances asiatiques (un peu comme il le fera un an plus tard dans 'The Sand Pebbles'). La cithare apporte quand à elle un côté plus européen à la musique du film. L'instrument est aussi utilisé afin de retranscrire un certain sentiment d'isolement du héros dans ce navire cauchemardesque.
Comme d'habitude, Goldsmith se montre particulièrement inventif dans ses orchestrations. Hormis ses instrumentations traditionnelles privilégiant les percussions et les mélanges xylophones/piano et cuivres dans les morceaux d'action, le maestro californien fait aussi appel à un clavecin et une guitare basse afin de renforcer la rythmique de ces parties d'action. 'Assignement in Macao' marque le début de l'aventure de Robert Crain alias Hans Kyle suivi d'un premier passage de suspense dans 'Bon Voyage/Hot Wire'.
La séquence où Kyle désamorce la première bombe est soutenue par un premier morceau de suspense particulièrement sinistre et glauque. Goldsmith utilise un petit ostinato rythmique pesant pour suggérer la tension par le biais de couleurs instrumentales plus sombres. A l'écran, la tension est extrêmement forte. On sent réellement le danger qui pèse sur Kyle. Grâce à ces passages de suspense/tension, Goldsmith élabore une atmosphère pesante qui lui sert déjà à poser les bases du style de certaines de ses futures partitions. On sent clairement l'importance que 'Morituri' pourra avoir par la suite sur des partitions de Goldsmith du même genre.
Le maestro maintient ainsi cette ambiance de suspense claustrophobique avec ses orchestrations sombres, tout en utilisant quelques variantes orchestrales du thème principal revenant régulièrement tout au long du film. 'A Change of Fate/Sneak Attack' fait déjà surgir un premier moment de violence orchestrale lorsque l'un des membres de l'équipage découvre Kyle dans une cale du navire et l'agresse. Les parties d'action de Goldsmith sont plus typiques de son genre. Le compositeur met l'accent sur les percussions martiales (caisses claires) et les timbales avec une utilisation efficace du piano et du xylophone dans un registre plus rythmique. A cela viennent se rajouter le clavecin et la guitare basse dans la section rythmique des morceaux.
Goldsmith crée à l'écran une certain 'couleur' orchestrale parfaitement ancrée dans l'atmosphère claustrophobique du film. 'Caught in the Act' évoque la séquence où Kyle fait déclencher l'alerte. Le morceau débute sur un élan rythmique agité et se poursuit sur une succession de rythmes saccadés à la Stravinsky qui évoquent par moment 'Le sacre du printemps'. Excitant, ce morceau d'action au rythme frénétique renforce le sentiment de danger et nous fait clairement comprendre que les choses vont de pire en pire pour le héros.
On trouve dans 'The Prisoners' un thème de marche sombre soutenu par la guitare basse, les contrebasses et les timbales. Le morceau évoque la séquence où Kyle et ses nouveaux amis tentent de convaincre les prisonniers de rallier leur cause. A noter ici l'utilisation furtive du piano dans un rôle de nouveau rythmique au sein d’un ensemble de cordes pesantes et sombres. Goldsmith utilise un petit motif de 3 notes dérivé de la tête du thème principal personnifiant le danger. La tension ne cesse de monter crescendo pour aboutir sur un nouveau morceau d'action pour 'Change of Command/Prepare for Mutiny' et 'A Lost Cause', morceau dominé par un martèlement de timbales/caisse claire pour la séquence de la mutinerie. A noter ici l'utilisation inventive de la guitare basse au sein d'un orchestre déchaîné, alternant cordes agitées et cuivres agressifs.
Goldsmith retranscrit parfaitement la violence de cet affrontement tout en nous faisant clairement comprendre que pour Kyle, il n'y a plus de demi-tour possible. 'Break Out' et 'Abandoned Ship' nous amènent à la sombre conclusion du score après une série de passages d'action particulièrement agités. Le 'End Title' reprend finalement le thème de cithare pour une conclusion lente et mystérieuse, évocation parfaite de cette sinistre histoire de sabotage et d’espionnage sur un navire allemand.
'Morituri' est un score assez impressionnant même s'il est loin d'être ce que Goldsmith a fait de mieux dans les années 60. Le compositeur faisait preuve à cette époque d'une grande inventivité sur le plan orchestral, ses mélanges instrumentaux lui permettant de trouver des sonorités inédites et typiques de son style orchestral. Les parties de suspense sont toutes aussi prenantes que ses morceaux d'action, le tout mené par un thème principal mystérieux et tortueux. En créant une atmosphère de tension parfaite pour le film de Bernhard Wicki, Jerry Goldsmith a réussi à élaborer une véritable partition d'action/suspense où la noirceur alterne avec une certaine puissance orchestrale chère au compositeur. Un score recommandé, à redécouvrir grâce à l'excellente réédition de FSM.











