A PATCH OF BLUE
La musique de Jerry Goldsmith pour ‘A Patch of Blue’ reste sans aucun doute l’un des premiers grands succès du compositeur, à une époque où le maestro était encore assez jeune et venait de débuter dans la musique de film depuis quelques années seulement. Le très beau film de Guy Green a inspiré au compositeur une partition intime, belle, simple et émouvante, toute à l’image du personnage de Selina (Elizabeth Hartman). Sa formation instrumentale inclut un piano, un orchestre, une guitare basse et un harmonica.
Le thème principal de ‘A Patch of Blue’ est introduit dès le ‘Main Title’ et demeure un classique du compositeur, comme en témoigne sa présence répétée dans les medleys des concerts consacrés régulièrement au compositeur. La mélodie se distingue par son motif de 4 notes rapides de piano d’une grande simplicité, mais ô combien touchant lorsque Goldsmith lui adjoint quelques cordes douces et pleines de tendresse, évoquant la fragilité et les sentiments de Selina. La présence de l’harmonica ajoute une couleur supplémentaire très plaisante à la musique du film. Cette mélodie revient ensuite dans ‘The Park’ lorsque la jeune héroïne passe sa journée dans le parc assise contre un arbre. La musique se veut ici légère et exubérante alors que Selina rêve de voir le monde de ses propres yeux. A noter ici la présence de flûte sautillante avec le piano et les cordes, qui se transforment progressivement en une sorte de valse pleine de vie et de fraîcheur. C’est donc avec une certaine pudeur et une grande retenue que Jerry Goldsmith illustre cette histoire d’amitié et d’amour bouleversante.
Mais ce tableau serait bien trop idyllique s’il ne contenait pas quelques éléments plus noirs comme le sombre ‘Acid Bath’ qui accompagne la scène du flash-back de Selina lorsqu’elle se remémore l’accident qui la rendit définitivement aveugle. A noter ici l’utilisation du célesta et des cordes dissonantes qui créent un sentiment de malaise progressif alors que la scène bascule dans la violence. Ces passages sombres sont rares mais restent associés dans le film aux souvenirs malheureux et tourmentés de l’enfance de Selina. Dans un genre similaire, ‘Help Me’ évoque de façon agressive et noire la scène où Selina est perdue en plein milieu de la ville et réclame de l’aide à des passants cruellement indifférents à ses soucis. A noter ici l’utilisation plus dissonante et agressive des cordes et des timbales dans une écriture orchestrale se rapprochant par moment du style thriller/dramatique typique du maestro californien. Idem pour ‘Selina’s Walk’ avec ses sonorités sombres, ses pizzicati martelés et ses contrebasses sombres et inquiétantes.
On retrouve la mélodie principale sous la forme d’une petite valse légère dans ‘Chores’ accompagnée par le piano avec harmonica et guitare basse. On notera ici l’inventivité de l’instrumentation de Goldsmith qui n’hésite pas à adjoindre à l’orchestre symphonique traditionnel d’autres instruments plus rarement utilisés dans ce type de film, et qui offrent une couleur agréable et particulière à la musique de ‘A Patch of Blue’. Idem pour un ‘Thataway’ plus agité et rythmé où se ballade un ostinato de piano/guitare basse entêtant. ‘Bead Party’ est un peu particulier avec son rythme sautillant et sa douceur de vivre particulièrement agréable. Le morceau dégage un doux parfum de fraîcheur alors que l’on voit Gordon Ralfe (Sidney Poitier) aider Selina à faire ses colliers de perle. Les rythmes de castagnette accompagnent minutieusement ici les plans où l’on voit chaque perle tomber par dessus l’autre le long du collier, une petite astuce musicale qui permet ainsi au compositeur d’expérimenter sur le rythme et de casser un peu le côté très retenu et doucereux du début.
‘Friends (Outtake)’ reprend quand à lui le style du début avec une utilisation très douce et suave des cordes, du piano, du vibraphone, de la harpe et de l’harmonica. L’utilisation d’un violon soliste achève de rendre le morceau particulièrement nostalgique et tendre, retranscrivant l’amitié entre Selina et Gordon avec une très grande pudeur à l’écran. Idem pour le très touchant ‘Grandmom’s Music Box’ lorsque Selina découvre la boîte à musique ayant appartenue à la grand-mère de Gordon. Le thème est repris ici dans une version plus lente et émouvante, comme dans ‘Discovery’ où règne une très vague sensation de mélancolie. ‘Waiting’ évoque quand à lui de façon assez poignante la solitude de Selina lorsque cette dernière attend Gordon seule dans le parc jusqu’au milieu de la nuit.
‘Happy Selina’ souligne le bonheur de Selina lorsqu’elle se sent enfin revivre auprès de Gordon. Goldsmith utilise ici des pizzicati sautillants avec un orchestre léger toujours dominé par les deux solistes principaux, le piano et l’harmonica. Le compositeur en profite aussi pour jouer sur les différentes couleurs instrumentales, passant d’un groupe d’instruments à un autre avec une grande fluidité. ‘Finale’ conclut cette magnifique histoire d’amour et d’amitié avec une ultime reprise du très beau thème principal du score, avec piano, cordes, vibraphone, harmonica, etc.
Avec ‘A Patch of Blue’, Jerry Goldsmith témoignait déjà dès 1965 d’un talent sur pour les mélodies simples et élégantes, d’une instrumentation inventive, d’une sensibilité très personnelle, et d’un certain professionnalisme tout à son honneur, même à ses débuts au cinéma. La partition de ‘A Patch of Blue’ a d’ailleurs permit au compositeur de remporter une de ses toutes premières nominations aux Academy Awards en 1965, trois ans après celle pour l’inoubliable partition du ‘Freud’ de John Huston (1962). Bien qu’au regard de certains monuments du compositeur comme ‘Planet of the Apes’, ‘Patton’ ou bien encore ‘Alien’, la musique simple et modeste de ‘A Patch of Blue’ fasse pâle figure, elle n’en demeure pas moins une musique poignante et touchante par sa justesse de ton, par son incroyable pudeur et sa grande fraîcheur, apportant une émotion subtile au film de Guy Green sans jamais tomber dans la mièvrerie. On sent à quel point le compositeur a été touché à son tour par cette magnifique romance bouleversante, Jerry Goldsmith retranscrivant parfaitement à l’écran toute l’émotion du film avec une simplicité et une justesse déconcertante.











