SECONDS
‘Seconds’ marque la deuxième collaboration entre John Frankenheimer et Jerry Goldsmith après ‘Seven Days in May’ en 1964. Goldsmith a écrit pour ‘Seconds’ une partition baroque et sombre particulièrement envoûtante et inquiétante, toute à l’image du film de Frankenheimer. Le compositeur utilise ici un orgue d’église, instrument principal de la partition de ‘Seconds’, accompagné de l’orchestre symphonique habituel et de quelques synthétiseurs (Goldsmith commence à utiliser l’électronique dès 1962 dans sa partition de ‘Freud’ de John Huston). Dès le générique de début, Goldsmith crée une ambiance quasi surréaliste et hallucinée alors qu’un violon soliste joue successivement deux mystérieux intervalles de tritons avant l’arrivée de l’orgue qui se lance dans une sorte de toccata baroque à la Jean-Sébastien Bach. Le thème principal fait son apparition, tout à fait reconnaissable à sa mélodie sombre aux consonances typiquement baroques d’esprit. La gravité de cette introduction gothique plonge immédiatement le spectateur dans un certain malaise, alors que l’on aperçoit à l’écran des plans déformés du visage de Rock Hudson.
A noter des effets de trilles stridentes des cordes qui annoncent la reprise plus ample du thème principal aux cordes. On est immédiatement frappé ici par l’intensité de cette introduction brumeuse qui évoque par moment le style des anciennes partitions horrifiques gothiques des films de la Hammer, façon années 30/40. Avec son thème principal baroque qui hante l'esprit (même longtemps après la vision du film) et son orgue religieux, Goldsmith crée une atmosphère musicale ensorcelante assez insolite pour le film de John Frankenheimer. Le caractère religieux suggéré par l’orgue pourrait représenter l’idée de la résurrection, de la renaissance d’Arthur Hamilton dans la peau d’un nouvel homme, une référence quasi christique implicitement suggérée avec brio par la musique de Goldsmith.
Le second thème de la partition se veut quand à lui plus intime et retenu, une mélodie mélancolique et amère jouée par un piano solitaire et entendu durant la scène où Arthur est seul avec sa femme Emily au début du film. La musique illustre durant cette scène les regrets du personnage principal qui s’aperçoit que son existence toute entière a été un grand vide sans passion ni accomplissement. Puis, la musique devient à nouveau plus sombre et inquiétante durant la scène où Hamilton se présente aux bureaux de l’organisation secrète. Goldsmith utilise ici des effets d’écho crée électroniquement, annonçant clairement certaines sonorités de ‘Planet of the Apes’ (1968). A noter que le compositeur s’inspire pour l’occasion de quelques mesures de sa partition pour ‘Freud’ (1962), probablement à la demande du réalisateur lui-même. L’orgue baroque à la Bach reste quand à lui toujours présent, sur fond de contrebasses menaçantes qui semblent suggérer que quelque chose de grave va se produire par la suite. La scène de la transformation physique d’Arthur Hamilton et Tony Wilson nous permet d’ailleurs de retrouver le très inquiétant thème principal joué par des violons torturés sur fond de nappes d’orgue graves. Les effets de trilles restent d’ailleurs toujours présent ici, un élément musical assez représentatif de la musique de ‘Seconds’.
La nouvelle vie de Tony Wilson commence alors, mais la musique de Jerry Goldsmith n’a cependant pas perdu de sa noirceur psychologique et baroque. Les effets de trille sont repris ici par les cordes lorsque Wilson découvre sa nouvelle demeure, comme pour suggérer les doutes et les hésitations du personnage principal quoi doit encore prendre le temps de s’accommoder de sa nouvelle vie. Le temps passe alors, au son de pizzicati de cordes et de trilles de violons pour une scène plus légère au bord de la plage, là où Wilson fait la connaissance de Nora (Salome Jens), permettant au compositeur de reprendre pour l’occasion son thème mélancolique aux cordes.
On retrouve des références à ce thème mélancolique lorsque Wilson revient chez lui. La mélodie est toujours jouée au piano, avec un rappel du thème principal baroque. C’est au cours de cette scène où l’on comprend mieux les références baroques de la partition de ‘Seconds’ : Goldsmith utilise un style musical du passé comme pour rappeler le passé de Tony Wilson qui était autrefois Arthur Hamilton. C’est une subtilité que le compositeur assume pleinement ici avec une grande intelligence. A noter que c’est finalement le thème mélancolique de piano qui conclut le film sur une ultime touche de tristesse, la musique évoque les regrets d’un homme qui a gâché son existence et qui la finit de façon tragique et horrible (la fin du film est absolument terrible!).
‘Seconds’ est au final une partition assez minimaliste mais particulièrement intéressante dans ses références à la musique baroque et son utilisation assez insolite d’un orgue quasi religieux d’esprit. Il règne dans la musique de Goldsmith une certaine spiritualité et un sens du tragique sous-jacent et réellement poignant, et ce tout au long du film. La musique illustre parfaitement à l’écran l’idée de la résurrection, des regrets, des doutes, de l’errance, de la tristesse, etc. Autant de sujets et d’états d’âme que le maestro californien retranscrit à la perfection dans sa musique, sans jamais tomber dans de l’expérimental avant-gardiste et complexe comme le compositeur a pu en faire sur certaines partitions précédentes.
Au contraire, le compositeur joue ici la carte de la retenue et de la sobriété même si la musique possède une écriture musicale réellement très riche et contrapuntique, héritée du langage tonal 17èmiste allemand de J.S. Bach, cohabitant avec une esthétique plus sombre proche de la musique savante atonale du 20ème siècle. Jerry Goldsmith nous livre au final une partition psychologique et tourmentée toute à l’image du personnage de Rock Hudson dans le film de John Frankenheimer. Il est d’ailleurs parfaitement regrettable que cette BO n’ait jamais été officiellement éditée en CD et qu’elle soit progressivement tombée dans l’oubli par la suite. ‘Seconds’ fait incontestablement partie de ces partitions méconnues de Jerry Goldsmith à redécouvrir absolument!











