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STUDS LONIGAN

La musique de Jerry Goldsmith (crédité ‘Jerrald Goldsmith’ dans le film) reste incontestablement l’atout majeur du film d’Irving Lerner. En 1960, le compositeur est encore peu connu alors qu’il n’a signé que quelques musiques de film qui se comptent à l’époque sur les doigts d’une main. Mais c’est sans aucun doute grâce à ‘Studs Lonigan’ que le compositeur se fera enfin remarquer et décrochera quelques projets plus ambitieux tels que ‘Lonely are the Brave’ ou ‘Freud’ en 1962.

Il faut tout de même rappeler que ‘Studs Lonigan’ est un petit film indépendant réalisé sans grosse tête d’affiche à l’époque (Jack Nicholson est encore un inconnu en 1960 et Christopher Knight interprète ici son tout premier rôle au cinéma). Pour Goldsmith, ce n’est donc pas encore l’époque des premiers gros succès pour d’importants majors hollywoodiennes comme ce sera plus tard le cas avec la 20th Century Fox ou Universal Pictures. Et pourtant, il faut croire que la musique de ‘Studs Lonigan’ a eu un certain impact sur les auditeurs de l’époque puisqu’elle a permis au compositeur de lui ouvrir les portes d’Hollywood.

Sa partition se distingue par son utilisation brillante du jazz couplé à des orchestrations inventives et un langage harmonique complexe que l’on retrouvera tout au long des partitions du Jerry Goldsmith des années 60/70. Pour un compositeur tout juste âgé d’une trentaine d’années, ‘Studs Lonigan’ fait preuve d’une maturité d’écriture étonnante. Autre fait notable au sujet de cette partition : quelques solos de piano interprétés par John Williams en personne, tout juste âgé de 27 ans à l’époque! Le score de ‘Studs Lonigan’ s’articule autour d’un thème principal associé au héros du film et dévoilé dès le ‘Main Title’. Il s’agit d’une mélodie mélancolique et nostalgique joué par un harmonica (instrument soliste majeur de la partition de ‘Studs Lonigan’) et qui traduit un certain sentiment de solitude, d’errance, de temps qui passe. Accompagné par des pizzicati, des cordes amples, un vibraphone et une trompette jazzy qui rappelle les musiques des vieux films noirs des années 40/50, le thème prend une certaine ampleur dramatique lorsque les cordes l’intensifient pour le rendre encore plus mélancolique.

Puis, ‘A New Year’ nous dévoile un premier tour de force orchestral du compositeur, une sorte de danse effrénée totalement déjantée pour la scène où Studs et ses amis fêtent le soir du nouvel an dans l’allégresse et l’alcool. Le morceau offre au compositeur l’occasion de dévoiler le second thème de sa partition, plus sautillant et espiègle d’esprit. Goldsmith évoque ici l’idée de la débauche à partir de rythmes de danse scandés par des percussions métalliques et des woodblocks. L’instrumentation, très riche et étoffée, inclut des trompettes en sourdine, des bois, des cuivres, des percussions, l’harmonica mélancolique associé au héros, sans oublier le piano jazzy interprété par John Williams. Goldsmith nous propose ici une fusion assez étonnante entre une musique jazzy de cabaret et une pièce rythmique/orchestrale plus proche du ‘Petrouchka’ de Stravinsky ou de certaines pièces de Béla Bartok, deux compositeurs dont l’influence paraît ici particulièrement notable.

‘Out of Work’ amplifie cette idée d’illustration musicale de l’errance et de la débauche avec une férocité rare pour l’époque. Goldsmith reprend ici son matériau de ‘A New Year’ pour évoquer les moments de débauche de Studs et de ses amis qui traînent dans la salle de billard, les bars et séduisent les jeunes femmes dans la rue. La musique prend une tournure encore plus dansante et festive, très proche d’une pièce de cabaret américain de l’époque (on est proche par moment du jazz Big Band des années 30) mais avec une modernité de style qui rend l’ensemble très agressif et ambigu. Le thème est repris aux cordes vers la fin du film, tandis que les percussions se lancent au milieu de la pièce dans un bref festival de claquettes du plus bel effet, accompagné par un piano swing/jazzy virtuose. Puis, la tension devient crescendo jusqu’à un final carrément dissonant et violent, instaurant un malaise fort à l’écran. Dès 1960, Jerry Goldsmith nous prouvait ainsi qu’il envisageait toujours ses musiques au plus profond des films, préférant illustrer la psychologie des personnages plutôt que de faire redondance avec l’action elle-même. Son travail sur ‘Studs Lonigan’ en est un parfait exemple.

Le reste de la partition s’affaire à créer un sentiment de dynamisme lié à la fureur de vivre de Studs comme le confirme l’énergique ‘Catherine’ avec son rythme de valse et sa reprise agité du thème principal, sans oublier l’excellent ‘A Game of Pool’ qui, de par ses rythmes syncopés, son orchestration complexe et ses accents jazzy et festif, développe le motif rythmique de la bande à Studs dans un style toujours proche des musiques de ballet de Stravinsky voire par moment de la musique de Darius Milhaud (on est proche de certaines pièces comme ‘Le bœuf sur le toit’ par moment, surtout en ce qui concerne les harmonies complexes et savantes). Goldsmith retranscrit à sa façon la musique américaine du Chicago de 1920 avec une touche de modernisme étonnante pour un film de ce 1960.

Si certains morceaux créent un sentiment d’intimité plus mélancolique comme ‘No Hate’ ou ‘A Sign’ et son harmonica rêveur, ‘The Crisis’ nous fait clairement basculer dans la partie plus dramatique et sombre des 20 dernières minutes du film, alors que Studs se retrouve complètement perdu en pleine période de la dépression américaine. Le thème principal revient sous une forme noire et tragique joué par des cordes plaintives. On ressent à l’écran une certaine gravité et une tension résolument dramatique, sentiment amplifié par le très ample ‘The Depression’ et un final quasi atonal et dissonant, ‘Destitute Man’, qui conclut le film sur le ton du drame et du pessimisme le plus total.

‘Studs Lonigan’ fait assurément partie dès premiers grands opus de Jerry Goldsmith. Injustement tombé dans l’oubli par la suite car inévitablement éclipsé par le succès de gros mastodontes des années 60 tels que ‘Planet of the Apes’, ‘The Blue Max’ ou ‘Papillon’, la partition de ‘Studs Lonigan’ a enfin été restaurée dans son intégralité dans une très belle version CD publiée en édition limitée par Varèse Sarabande. Partition à la fois révélatrice de l’époque qu’elle illustre (le jazz et la musique festive du Chicago de la période avant la grande dépression) et représentative de la personnalité musicale de son compositeur (un croisement entre le jazz américain d’un Gershwin et la modernité rythmique, instrumentale et harmonique d’un Milhaud ou d’un Stravinsky), ‘Studs Lonigan’ est un petit bijou à redécouvrir absolument, une partition qui confirma dès 1960 le talent de Jerry Goldsmith et qui lui offrit l’occasion d’écrire par la suite la musique sur des films hollywoodiens plus ambitieux.

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