THE BLUE MAX
Jerry Goldsmith n’a pas encore atteint une très grande renommée à l'époque où il compose le score de 'The Blue Max' (1966). Aujourd'hui, la partition du film de John Guillermin est beaucoup plus connue (à tel point que le compositeur la fait jouer régulièrement dans la plupart de ses concerts) et le thème lui même est resté parmi les mélodies les plus mémorables du Goldsmith des années 60 (à noter qu'il s'agit aussi de la première collaboration de Goldsmith avec le National Philharmonic Orchestra, collaboration qui se prolongera même jusqu’à de nos jours). Après avoir enchaîné plusieurs registres différents comme le superbe 'Freud' (1962), ou la première participation de Goldsmith sur un film de Franklin J. Schaffner avec 'The Stripper' (1963) suivi de 'Lilies of The Field' (1963), 'Von Ryan's Express' (1965) ou le très beau 'A Patch of Blue' (1965), Goldsmith atterrit dans le film de guerre, un genre qu'il avait déjà abordé dans 'Von Ryan's Express' ou 'Morituri'.
Pour 'The Blue Max', le compositeur a écrit une solide partition orchestrale interprétée par un orchestre de 100 musiciens (avec une très grande section de cuivres et de percussions) qui offrent une certaine puissance aux images du film. Le compositeur respecte ainsi les desideratas de John Guillermin qui souhaitait que la musique de son film soit interprétée par 100 musiciens (alors que l’orchestre d’origine en prévoyait 99 pour être plus précis !). Malheureusement, le réalisateur a décidé d'utiliser la musique avec parcimonie dans le film et n'a donc pas hésité à couper de nombreux morceaux pour n'en conserver que quelques minutes voire quelques secondes, amputant évidemment une bonne section de la partition de Goldsmith qui prend une toute autre ampleur sur l'album où on peut enfin la découvrir dans son intégralité. Pour l’anecdote, on raconte que John Guillermin aurait critiqué la musique de Goldsmith durant les sessions d’enregistrement, la trouvant trop agressive et dissonante pour son film. Mais le compositeur a quand même continué dans sa lancée, considérant qu’un film de guerre de ce genre n’avait pas à être valorisé par de grosses musiques héroïques, d’où son approche massive, agressive, complexe et dissonante dans les scènes de guerre. Au final, un compromis a été trouvé : Goldsmith n’a pas eu à retoucher sa partition mais elle a néanmoins largement ‘souffert’ au montage dans le film.
Le score de Goldsmith se structure autour de trois grands thèmes majeurs issus du thème principal, le thème aérien qui ouvre majestueusement le film dans le 'Main Title' alors que l'on voit une série de plans suivant des avions dans le ciel. Après une introduction de vents et de cuivres, ce sont les cordes qui entament l'excellent thème principal majestueux évoquant le côté aérien et héroïque du héros et de ses nombreux "exploits". 'The New Arrival' (scène d'arrivée des officiers dans la base aérienne allemande) nous fait entendre le deuxième thème aux cuivres soutenu par un rythme lent de percussions, motif plus sombre et que l'on entend la première fois dans le film lorsque le héros, Bruno Stachel (George Peppard) ramène un avion qu'il abat sur le terrain d'atterrissage de la base pour prouver à tout le monde qu'il a fait une nouvelle victime afin qu'on lui compte cet appareil qu'on lui avait refusé la première fois de manière inexplicable (dans le sombre 'The Victim').
Le thème interviendra donc dans les moments plus sombres du film lorsque le 'héros' fait des siennes. 'A Toast To Bruno' est absent du film et 'First Blood' n'est entendu qu'en partie dans le film. Le morceau reprend le très majestueux thème principal aux cors/trompettes soutenu par une rythmique plus héroïque pour une scène où Stachel s'attaque à un avion anglais et fait sa première victime "officielle". La seconde partie du morceau est absente du film mais on appréciera le travail des cordes et des cuivres évoquant une ambiance d'action plutôt sombre avec la reprise du thème principal, lié aux 'exploits' de Stachel qui se concrétise dans l'héroïque 'First Victory'. Ce dernier utilise de manière surprenante une machine à vent (objet sonore que l'on trouve déjà dans la musique de Maurice Ravel dans la première moitié du 20ème siècle) qui évoque bien évidemment les aventures aériennes de Stachel.
Le thème réapparaît dans 'The Captive', autre morceau absent du film, le thème apparaissant finalement assez peu de fois dans le film. Dans 'The Victim', Goldsmith nous refait entendre le thème sombre de 'The New Arrival' soutenu par un rythme de percussion plutôt lent et sombre qui résonne de manière quasi funèbre lorsque Stachel abat un avion anglais et le force à s'écraser sur le terrain d'atterrissage de la base. Le thème de 'The New Arrival' et 'The Victim' évoque en réalité l'obsession de Stachel qui s'est mis en tête de tout faire pour obtenir la médaille du mérite, ce thème se rapprochant probablement plus de la réelle personnalité de Stachel que celui entendu dans le 'Main Title'. Le caractère sombre de ce morceau illustre aussi la brutalité et la férocité de Stachel qui sommeille derrière son aspect inoffensif, ce qui lui vaut d’être surnommé par son rival Willi (Jeremy Kemp) 'le cobra', un style sombre que l'on retrouve justement dans 'The Cobra', morceau lui aussi absent du film.
C'est l'excellent 'The Attack' qui constitue l'un des morceaux clé du score et qui n'est malheureusement entendu que durant 1 ou 2 minutes dans la séquence du combat aérien où Stachel s'écrase avant d'être récupéré, soigné et ramené à la base. 'The Attack' débute sur un rythme martial de caisse claire/tambour qui sera vite rejoint par les cordes et les cuivres pour cette excellente séquence d'action faisant de nouveau allusion au thème principal. Le compositeur nous montre déjà ici son art de l'écriture ‘action’ avec une partie de cordes virtuose et une écriture de cuivres amplement maîtrisée, soutenue par la section de percussions martiales (dommage que le réalisateur n'ait pas conservé cet excellent morceau dans son intégralité).
'A Small Favor' évoque le côté festif (et artificiel) du personnage en reprenant le thème principal sous la forme d'une amusante petite valse avec un violon soliste. C'est à ce moment là qu'intervient le 'Love Theme' qui offre une petite touche de romantisme dans ce score à la fois sombre et majestueux (même si Stachel n'a rien d'un romantique et que sa relation avec la comtesse Kaeti – Ursula Andress - est assez ambiguë, puisqu'on a plutôt l'impression qu'il essaie de profiter d'elle pour accomplir ses sombres desseins). Débutant sur un piano très intime et plein de tendresse pour la première scène d'amour du film, ce sont les cordes qui développent progressivement ce Love Theme dont la mélodie est en fait vaguement dérivée du thème principal, Goldsmith nous réservant quelques belles reprises de ce très beau thème dans les pistes 15 (au piano) et 17 (aux cordes avec piano sous une forme plus sombre). A noter que la partie de piano est interprétée par Jakob Gimpel, pianiste talentueux et virtuose qui fut le professeur de Jerry Goldsmith dans sa jeunesse. ‘The Rivals' marque quand à lui la mort de Willi qui s'écrase tragiquement en tentant de défier Stachel lors de la scène où les deux rivaux passent chacun à leur tour sous des ponts.
'Retreat' entame la dernière partie du film en reprenant le style action de 'The Attack' pour une autre scène de combat aérien où Stachel et ses alliés doivent abandonner le combat et se retirer à leur base après que plusieurs de leurs appareils aient été abattus au combat. Basé sur un ostinato de cordes graves (dont le motif principal n’est pas sans rappeler le traditionnel ‘Dies Irae’ grégorien) soutenu par un rythme martial comme dans 'The Attack', le morceau nous propose une belle utilisation du thème sombre de Stachel qui évoque ici aussi sa détermination à détruire le plus d'adversaires possible afin d'obtenir sa médaille, quitte à refuser d'obéir à l'ordre de son supérieur qui lui ordonne pourtant de battre en retraite. Le morceau apparaît ici plus sombre et tendu que 'The Attack', Goldsmith nous faisant clairement comprendre que Stachel est allé trop loin cette fois ci. On appréciera une fois encore les qualités d'écriture de ce morceau d'action lui aussi amputé de nombreuses minutes dans le film (pourtant les 3 dernières minutes du morceau sont pourtant particulièrement intenses).
'Stachel To Berlin' s'ouvre de manière très discrète avec quelques timbales mystérieuses comme pour évoquer le fait que Stachel est dans les ennuis jusqu'au cou puisqu'on l'envoie à Berlin rencontrer le général après avoir été menacé par son officier supérieur de passer devant la cours martiale. Goldsmith utilise toujours les percussions martiales avec des cuivres sombres qui évoquent ici le destin sombre de Stachel (qui semble quand même l'avoir bien mérité – il s’agit bel et bien d’un anti-héros basique ici). Après un 'Nothing Needed' reprenant sous la forme de valse le thème aux cordes comme dans 'A Small Favor', Goldsmith décrit une dernière entrevue entre Stachel et Kaeti dans 'Kaeti Has A Plan' qui nous propose une nouvelle allusion au Love Theme mit ici en parallèle avec une reprise lente du thème sombre de Stachel pour l'un des derniers morceaux plus intime du score - mais qui sonne aussi de manière sombre comme pour évoquer le fait que Stachel révèle enfin son côté hypocrite et égoïste à la pauvre Kaeti qui s'est faite manipuler depuis le début. A ce sujet, le Love Theme sonne lui aussi de manière froide et sombre, soulignant très clairement la rupture entre les deux individus après l'affront de Stachel.
La conclusion arrive finalement avec le sombre 'Stachel's Last Flight' lors de la scène finale où Stachel s'écrase pendant qu'il teste un nouvel appareil prototype pour des essais. Le thème sombre de Stachel revient ici aux cuivres alors que ce dernier a enfin accompli son but et obtenu sa médaille qu'il convoitait tant, et ce juste avant de mourir en s'écrasant durant le vol d'essai. Le End Title développe alors une dernière fois le thème principal majestueux en guise de conclusion héroïque du film (même si la fin n'a rien d'héroïque, le thème étant en fait une sorte d'hommage au courage des aviateurs durant la première guerre mondiale, même si ici l'histoire est vu du côté des allemands).
'The Blue Max' est désormais considéré comme l’un des classiques du Jerry Goldsmith des années 60, dans la lignée de 'The Sand Pebbles' (1966) sur un registre assez similaire. Le score demeure un bien bel effort de la part d’un compositeur à peine âgé de 37 ans à cette époque. Saluons au passage le label Legacy qui a eu la bonne idée de rééditer ce score dans sa version intégrale, nous permettant enfin de redécouvrir cette fameuse partition orchestrale dans sa version complète sans oublier au passage les quelques morceaux du 'source music' pour mieux nous replonger dans l'univers du film de John Guillermin.
On ne peut qu'apprécier ici les qualités d'écriture de cette partition et la puissance de sa thématique basée autour d'un thème principal, véritable axe central de l’œuvre du maestro. Notre seul regret est que le réalisateur n'ait pas conservé un peu plus de musique dans son film (c'est malheureusement ce qui arrive parfois). 'The Blue Max' est au final une petite partition sympathique qui, sans pouvoir se hisser au rang des chefs d'oeuvre impérissables du compositeur, n'en demeure pas moins un bel effort pour un compositeur encore peu connu à l'époque mais qui connaîtra par la suite une carrière brillante et exemplaire!











