CHINATOWN
Jerry Goldsmith a composé un score d’ambiance film noir/thriller du plus bel effet, servi par un fameux et magnifique Love Theme faisant office de thème principal de la partition. Il est important de signaler que le compositeur n'a seulement eu que 10 jours pour écrire la musique du film de Roman Polanski, ce qui est exceptionnellement peu pour une composition de qualité. A l’origine, c’est le compositeur Phillip Lambro qui avait été engagé pour écrire la musique de ‘Chinatown’ avant que sa partition soit finalement rejetée à la dernière minute par le producteur Robert Evans pour faire ensuite appel à Jerry Goldsmith. Et pourtant, le compositeur s’en est tiré à merveille, en grand professionnel qu’il est.
Ainsi donc, Goldsmith choisi d'ouvrir le générique de début sur ce très beau thème confié à une trompette et un piano avec quelques cordes et harpe. La trompette soliste qui apparaît tout au long de la partition apporte une touche jazzy restituant l'atmosphère traditionnelle des musiques de polar à l'ancienne des années 30/40 où il était fréquent d'associer le cliché du jazz à l'univers des détectives privés et autres inspecteurs de police souvent brutaux ou à la dérive. Ici, le détective qu'incarne Jack Nicholson évite les clichés du flic alcoolique mais l'on retrouve néanmoins l'influence du jazz hérité des anciens films noirs/polars à l’ancienne et que Goldsmith se réapproprie ici d'une bien belle façon dans ce magnifique et inoubliable 'Love Theme', probablement l’un des plus grands thèmes du Jerry Goldsmith des « seventies ».
Le thème décrit la relation naissante entre Jake Gittes et Evelyn Cross Mulwray (Faye Dunaway), une relation qui, étrangement, ne durera que le temps d'une seule et unique séquence intime dans le film (bizarrement, les deux personnages se vouvoieront à nouveau après cette scène...comme si Polanski avait voulu éviter d'insister sur l'aspect amoureux du film et le mettre en arrière plan en tant qu'élément mineur du film). A noter que le Love Theme n'a pas toujours cette fonction de thème d'amour dans le film puisqu'il est parfois aussi associé au personnage de Gittes et de l'enquête qu'il mène. Si ce thème romantique possède un côté très nostalgique voire mélancolique avec sa trompette solitaire et sa touche de jazz sensuel à l'ancienne (notons sa splendide reprise dans le très romantique 'Jake and Evelyn'), la majeure partie de ses apparitions dans le film lui font perdre toute idée de nostalgie (hormis deux ou trois passages) pour le transformer en thème du détective menant une enquête complexe et déterminé à la résoudre jusqu'au bout.
La musique met un peu de temps à s'installer dans le film, d’autant qu’il y a au final très peu de score dans ‘Chinatown’. Après le Main Title, la musique a tendance à se faire un peu discrète avec l'utilisation du piano et de quelques cordes plus mystérieuses agrémentées d’une harpe. La musique du début du film reste plutôt mystérieuse et retenue avant que le thème principal ne refasse son apparition un peu plus loin dans le film. A noter une utilisation très intéressante du piano en tant qu'instrument rythmique, apportant une large part de mystère au sein de ce polar sombre et tourmenté. Goldsmith développera cette idée dans certaines de ses futures partition action/thriller pour finir par adopter ce que l’on appellera de manière occasionnelle et simplifiée le 'piano thriller', comme on peut le trouver dans des scores tels que 'The River Wild', 'Basic Instinct' ou 'L.A. Confidential' (descendant direct du score de 'Chinatown'). Plus l'enquête de Jake Gittes avance, plus la musique se fait sombre et inquiétante tout en conservant continuellement ce côté mystérieux et intrigant renforcé à ce moment là par une touche de tension qui ne cesse d’aller crescendo. Jerry Goldsmith fait donc monter progressivement la tension tout au long du film de Polanski, et ce même s’il n'y a pas énormément de musique dans ce film.
Goldsmith réutilise beaucoup le 'Love Theme' de trompette transformé ensuite en thème de Gittes, la mélodie possédant en réalité cette double facette dans le film. Le thème devient par moment plus sombre, plus particulièrement lorsque le compositeur le réemploie avec des cordes sombres (scène où Gittes se rend chez Evelyn et va voir le jardinier chinois près du petit étang où il aperçoit un objet au fond de l'eau), dénaturant totalement l'ambiance mélancolique initiale. Ainsi donc, le compositeur propose quelques développements thématiques intéressants. Intrigante, la musique l'est assurément, employant les cordes avec quatre pianos, quatre harpes, quelques petites percussions sans oublier la trompette jazz plus ou moins présente.
La musique prend une tournure plus sombre et inquiétante pour la séquence où Jake espionne Evelyn à travers la fenêtre d'une maison où elle discute avec la jeune femme que son mari Hollis fréquentait en cachette. Jake ne comprend plus alors très bien à quel jeu se livre Evelyn avec lui, et il sait qu'elle lui cache beaucoup de choses depuis le début. Cette scène clé dans le déroulement de l'intrigue vient renforcer les soupçons que le héros a contre elle à ce moment là. Goldsmith décide alors d'accompagner cette scène avec une musique de suspense très sombre mettant en avant des cordes dissonantes et tendues, le piano 'thriller' et quelques petites touches légères de percussions (comme par exemple des sons discrets de castagnettes ou des woodblocks, un élément très discret dans le morceau mais qui crée une petite dynamique intéressante à l’écran) et des accords de harpe dissonants. Goldsmith instaure ainsi une atmosphère de suspense/mystère intéressante dans le film, sans jamais vraiment utiliser un seul passage d'action (le film de Polanski ne possède d’ailleurs aucun véritable passage d'action à proprement parler).
Il est d’ailleurs intéressant d’analyser la façon dont le compositeur manie sa musique pour la rendre de plus en plus sombre au fur et à mesure que Jake découvre des indices et progresse dans son enquête. D'une manière générale, la musique se distingue de par la formation instrumentale plutôt réduite et loin des gros mastodontes orchestraux de l'époque - c'est probablement du à la très courte durée de composition du score ainsi qu'au ton plutôt littéraire du film qui ne pouvait pas se permettre d'utiliser une musique trop bruyante ou trop présente dans le film. Les parties de suspense atonal de la dernière partie du film sont saisissantes, sans oublier un dernier morceau plus rythmé et agressif, utilisant des percussions. La partition va ainsi crescendo dans la tension, se concluant finalement sur une ultime reprise du Love Theme à la trompette pour le générique de fin.
Le score de ‘Chinatown’ restitue à merveille l'ambiance polar/film noir du film de Roman Polanski, avec le style riche et complexe typique du Jerry Goldsmith des années 70. Le formidable et nostalgique Love Theme du film reste indubitablement un classique parmi tous les thèmes composés par Jerry Goldsmith tout au long de ses 40 ans de carrière, et l'ambiance restituée dans sa musique est très réussie au sein du film, et ce même si le score est finalement assez court.
Pour une partition écrite en une seulement 10 jours, 'Chinatown' est une très grande partition et reste un grand classique dans la carrière de Jerry Goldsmith, car sans être l'un de ses plus grands chef-d'oeuvre, 'Chinatown' n'en demeure pas moins la preuve irréfutable du talent du maestro californien qui, en seulement dix jours, pouvait écrire une partition maîtrisée de bout en bout avec un thème inspiré. Les compositeurs hollywoodiens d'aujourd'hui feraient d'ailleurs bien d'en prendre de la graine. Cette partition restitue finalement à merveille l'atmosphère musicale parfaite dans le film, le score s'écoutant aussi bien en dehors des images. Un score à découvrir, en somme!











