Coma
Jerry Goldsmith écrivait un avant 'The Great Train Robbery' son score atonal, dissonant et absolument terrifiant pour 'Coma' (Morts suspectes) réalisé par Michael Crichton. La première chose à noter concernant la musique de 'Coma', c'est que les 50 premières minutes du film ne contiennent aucune musique (toutes les séquences dans l'hôpital au début). La musique n'apparaît pour la première fois dans le film que lorsque le Dr. Susan Wheeler (Geneviève Bujold) découvre qu'un homme mystérieux et inquiétant la suit. Le "choc" de l'apparition soudaine de la musique de Goldsmith nous fait clairement comprendre que les ennuis commencent pour Susan. Du coup, l'impact émotionnel de la musique du maestro s'en trouve considérablement décuplé à l’écran (c'est très simple mais il fallait quand même y penser!). La partition de Goldsmith met donc en avant l'orchestre à cordes avec de nombreux effets instrumentaux avant-gardistes sur lesquels le compositeur joue tout particulièrement (sons stridents, glissandi, effets de col legno -bois de l'archet- frappant les cordes des violons, etc.), le tout accompagné par 4 pianos percussifs qui renforcent l’ambiance thriller glaciale de la musique de Jerry Goldsmith, quelques percussions, deux clarinettes (dont une clarinette basse) et des synthétiseurs pour agrémenter l'ambiance mystérieuse et inquiétante de certains passages (en revanche, pas de cuivres). La musique rappelle clairement le style atonal des musiciens viennois du début du 20ème siècle et plus particulièrement celui de Berg et Schoenberg (surtout dans les effets instrumentaux que l'on retrouvera aussi chez Edgar Varèse notamment). Le sentiment d'inquiétude est déjà d'ailleurs nettement perceptible dans la scène où Susan et le Dr. Mark Bellows (Michael Douglas) passent devant le bâtiment du Jefferson Institute, Goldsmith illustrant cet endroit de manière fort inquiétante comme s'il s'agissait de l'enfer. On alterne tout au long de la partition entre passages de suspense inquiétants et moments de terreur particulièrement violents. Le résultat à l'écran est tout simplement formidable et extrêmement prenant. Une fois encore, Jerry Goldsmith illustre le film au plus profond de lui-même, avec un savoir-faire à toute épreuve.
'Coma' est une partition sinistre et inquiétante, et le thème principal (pour la plupart du temps exposé par des cordes "glaciales") y est pour beaucoup. Il évoque clairement l'idée du mystère et de l'inquiétude que suscitent ces étranges cas de coma dans l'hôpital ainsi que la conspiration liée à cette sombre affaire. Le second thème du score n'apparaît quand à lui qu’à deux reprises dans le film : c'est le 'Love Theme', très beau bien qu'assez kitsch dans l'ensemble (Goldsmith en a fait une version disco pour l'album typiquement « seventies ») et qui apparaît pour la seule séquence intime et sereine du film où le couple Susan/Mark part en vacance au bord de la Côte, un peu de fraîcheur avant de retourner dans l’univers cauchemardesque de cette inquiétante conspiration médicale. Le 'Love Theme' permet à ce moment là de respirer un grand coup et s’identifie aisément grâce à sa mélodie très chantante et son accompagnement de guitare doublé d’un rythme léger de batterie, sans oublier les cordes mélodiques un brin sirupeuses mais très romantique d’esprit. On retrouve ce 'Love Theme' joué par les cordes lorsque Mark sauve in extremis Susan à la fin du film.
Le reste de la partition est d'une noirceur suffocante comme seul Goldsmith sait le faire. Il évoque cette idée de conspiration et illustre les quelques courses poursuites avec un sens toujours aussi aiguisé du rythme (le piano accentuant clairement la rythmique paniquée de ces scènes). Mais ce sont encore les cordes qui possèdent l’impact le plus impressionnant sur l’ambiance thriller du film de Michael Crichton. La séquence où Susan enferme le tueur armé dans une pièce de la morgue avec des cadavres accrochés dans des sacs peut se targuer de posséder l’une des musiques les plus terrifiantes qu’ait composé Jerry Goldsmith pour un thriller « seventies ». Notons par exemple ce très agressif sursaut des cordes absolument macabre lorsque le tueur ouvre la pièce des cadavres pour chercher Susan qui s'est cachée à l'intérieur. Les effets de cordes dégoulinantes sont sinistres à souhait et rappellent tout le goût du compositeur pour la musique bruitiste/atonale savante de la fin des années 50. A noter que l’utilisation des quatre pianos percussifs apportent une touche spectaculaire à la partition du film, rappelant ici aussi tout le goût de Goldsmith pour la musique de Béla Bartok, qui utilisait déjà le piano d’une façon similaire dans certaines de ses partitions (comme par exemple dans sa « sonate pour deux pianos et percussions » datant de 1937). Une scène pourtant fort banale de suspense à l’ancienne prend soudainement une dimension réellement angoissante grâce à la musique de Jerry Goldsmith qui annonce clairement le style atonal et expérimental de ce qu'écrira un an plus tard le compositeur pour son chef d'oeuvre inégalé: 'Alien'. A noter aussi cette musique particulièrement inquiétante doublée d'une très forte tension pour la séquence où Susan monte le long de l'échelle et découvre le tuyau relié à la salle des machines vers la salle d'opération 8. La tension clairement rendue par les effets percutants de col legno sur les cordes est absolument remarquable dans cette scène. Goldsmith nous plonge dans l'incertitude totale: que va t'elle lui arriver? Notons aussi que le compositeur utilise à plusieurs reprises de nombreux effets d'échoplex qu'il avait déjà pas mal expérimenté dans 'Planet of The Apes', ‘Tora Tora Tora’ et ‘Patton’, et que l'on retrouvera aussi dans 'Alien'.
En conclusion, 'Coma' est un grand score thriller terrifiant démontrant une fois de plus toute l’étendue de l’immense savoir-faire d’un compositeur maître des partitions atonales et dissonantes pour ce style de film, dans lequel il sait parfaitement maîtriser son orchestre pour en tirer de nombreuses couleurs qui apportent une richesse magistrale aux images et diverses ambiances du film de Michael Crichton. C'est tout l'art de Jerry Goldsmith que l'on retrouve une fois de plus dans la sombre musique de ‘Coma’, une partition devenue rare par la suite mais enfin rééditée dans son intégralité grâce au formidable album produit par FSM. En conclusion, voilà une oeuvre atonale et avant-gardiste très prenante, complexe et intéressante, une partition assez difficile d’accès mais d’une noirceur et d’une modernité impressionnante pour l’époque, à découvrir absolument!











