LOGANS RUN
Jerry Goldsmith a composé pour 'Logan's Run' (L’âge de cristal) un score à la fois traditionnel et étrange. Etrange parce que la première partie dans la cité futuriste est constituée de synthétiseurs kitsch très « seventies », des sons démodés qui feraient plutôt penser à une musique de jeu vidéo de l’époque. Ainsi, la partition de Goldsmith s'axe autour d'une partie électronique étrange qui évoque le monde futuriste et moderne de la cité (exactement comme il l’avait déjà fait ‘The Illustrated Man’ en 1969). Ces sons apparaissent dès l'ouverture du film dans 'The City' après une introduction orchestrale sombre dans 'The Dome' où les trompettes annoncent le thème principal de la partition, motif de 6 notes associé tout au long du film à la cité et qui sera véritablement la base de la partition de ‘Logan’s Run’. Le maestro prolonge ses expérimentations électroniques dans 'Flameout' pour la scène du carrousel au début du film, le lieu dans lequel les personnes âgées de 30 ans doivent se rendre pour mourir et être recyclée. Avec ses sons étranges, Goldsmith élabore ce qui pourrait ressembler à une petite musique de manège un peu kitsch et étrange pour la scène du carrousel, le morceau se prolongeant ensuite pour la scène où Logan et Francis tuent le fugitif au début du film dans 'Fatal Games'. Mais c'est avec 'On the Circuit' que le compositeur nous fait rentrer dans la seconde partie nettement plus orchestrale de sa partition, dans lequel règne une atmosphère de doute et de mystère alors que Goldsmith met en avant ici les cordes saupoudrées de quelques brefs rappels du thème de la cité qui se glisse quasi imperceptiblement tout au long du morceau comme pour rappeler le fait que la cité a une emprise totale et fatale sur ses habitants. Goldsmith en profite aussi pour dévoiler subtilement quelques notes de ce qui deviendra vers la fin du film le 'Love Theme' du score alors que Logan rencontre Jessica pour la première fois et qu'ils échangent quelques mots au sujet de la façon dont le système injuste tue les gens. Ce morceau est un formidable exemple d'un compositeur qui sait installer des atmosphères particulières à l'aide de quelques cordes et un peu de synthétiseur avec ce qui reste incontestablement l'un des premiers morceaux majeurs de la partition de 'Logan's Run'.
Si l'on retrouve pendant un temps les expérimentations électroniques sur le mystérieux 'The Assignment' alors que Logan se fait remettre sa nouvelle mission par l'ordinateur principal, 'She'll Do It' nous replonge dans la partie orchestrale tandis que la section électronique s'estompe progressivement, délaissée au profit d'une écriture symphonique atonale et avant-gardiste typique du Goldsmith des années 70. Logan et Jessica entament leur fuite hors de la cité, personnifiée ici par des cordes sombres et dissonantes, un rappel constant et menaçant du motif de la cité et quelques touches électroniques plus discrètes, une ambiance que l'on retrouve dans 'Crazy Ideas' (scène de l'arrivée à la cathédrale où se cachent des jeunes bandits surnommés les louveteaux). Le morceau contient même une excellente reprise contrapuntique centrale du motif de la cité joué par un trio de cordes mystérieuses, débouchant sur 'A Little Muscle' (scène de l'affrontement entre Logan et les louveteaux) qui puise clairement son inspiration dans la musique savante 'contemporaine' du 20ème siècle, quelque part entre les rythmes chers à Stravinsky et Bartok (à noter ici une excellente écriture cordes/piano) et les effets de cordes dissonantes/rythmiques qui rappellent par moment maints musiques d'Alfred Schnittke, dans un style tout à fait typique du Goldsmith atonal/avant-gardiste des années 70. 'Terminated in Cathedral' prolonge cette atmosphère atonale lugubre et agressive en mettant en avant les cordes stridentes et dissonantes ainsi que les obsédants rappels du motif de la cité (une caractéristique majeure du style de Goldsmith qui a toujours eu un certain penchant pour les motifs obsédants), repris ici par le piano, lorsqu’une fugitive se fait abattre dans la cathédrale par Francis.
On ressent dans la musique un certain sentiment d'oppression voire de malaise, impression très nettement confirmée par 'Intensive Care' pour la scène où Logan est sur le point de se faire tuer par le chirurgien esthétique (Michael Anderson Jr.) et réussit à s'échapper. Après une montée de cordes dissonantes à la Penderecki, le morceau se transforme en passage d'action brutal par dessus lequel se greffe subtilement le motif de la cité sous forme de multiples variantes, avec les éléments traditionnels des musiques d'action de Goldsmith, des rythmes syncopés et des changements de mesure fréquents. Dès lors, le ton est donné, 'Logan's Run' se mue en une musique sombre et oppressante oscillant entre passages électroniques expérimentaux (l'étrange 'Love Shop' pour la scène de la traversée de la pièce des amours, entièrement filmée au ralenti sans dialogues ni bruitages), morceaux d'action frénétiques ou pièces atonales angoissantes comme le sinistre 'They're Watching' alors que Logan continue son évasion avec Jessica jusqu'à ce qu'ils se retrouvent subitement coincés par les amis de Jessica sur le point de supprimer le limier avant que la jeune femme n’intervienne pour prendre sa défense et préciser qu’il est dorénavant de leur côté. On appréciera ici le climat d'oppression et de malaise intense qu'installe Goldsmith tout au long de la scène à l'aide d'effets de cordes avant-gardistes, de clusters et de sonorités électroniques inquiétantes. Le motif de la cité, toujours obstinément présent, est repris dans 'The Key' pour illustrer la scène où les deux fugitifs s'échappent dans des couloirs souterrains. Le morceau nous propose quelques brillantes variations autour du thème de la cité. La dernière partie, plus mystérieuse et calme, utilise un petit ostinato rythmique d'effets de col legno de contrebasses tout à fait inattendu alors que Logan et Jessica découvrent la caverne de glace du robot Box (Roscoe Lee Browne), accompagnant une mélodie aux sonorités orientales jouées par des altos et des effets d’harmoniques de violons. Le rendu sonore du morceau reste très particulier, preuve de l’immense savoir-faire d'un compositeur passé maître dans l'écriture orchestrale et la manipulation de ses couleurs sonores.
On ressent une brève touche d'espoir dans 'Ice Sculpture' alors que le couple de fugitifs commence à réaliser leurs sentiments l'un pour l'autre. Goldsmith réutilise le 'Love Theme' aux cordes parasités par d'incessants rappels de l'obsédant motif de la cité qui empêche bien évidemment à cette très belle mélodie romantique de s'épanouir complètement, à l'image du danger constant qui guette les deux fugitifs tout au long du film, tant qu'ils se trouvent à l'intérieur de la cité. Mais ce morceau n'est en fait qu'une introduction au superbe 'The Sun' lorsque les deux fugitifs découvrent enfin le monde de l'extérieur lors d'une reprise triomphante et libératrice du 'Love Theme' par des cuivres majestueux avec, à l’image, l'apparition d'un soleil radieux et d'un monde extérieur revitalisant. Dans 'The Sun', l'atmosphère de la musique change complètement, la musique prenant soudainement une connotation plus optimiste et tonale avec l'apparition d'un nouveau motif plus léger et sautillant associé à la joie de découvrir le monde extérieur, transporté par des bois légers et virevoltants aux sonorités 'impressionnistes' et qui ne sont pas sans rappeler la scène du lever de soleil dans le 'Daphnis et Chloé' de Maurice Ravel (Goldsmith a toujours été très influencé par la musique impressionniste française de la fin du 19ème siècle comme le confirmeront par la suite des partitions telles que 'Islands in the Stream' ou 'Legend'). Entre temps, le morceau est brusquement interrompu par des rappels particulièrement menaçants du motif de la cité alors que l'on aperçoit à l'écran Francis, toujours sur les traces de Logan et bien décidé à l'arrêter une bonne fois pour toute. L'orchestre semble ici plus épanoui, libéré de toute contrainte, à l'instar des deux personnages principaux du film. Cette atmosphère plus chaleureuse, humaine et optimiste se développe dans ce qui reste le plus long morceau de toute la partition de ‘Logan’s Run’, 'The Monument', dans lequel Goldsmith développe enfin son très beau 'Love Theme' dans son intégralité, joué ici par une flûte, des cordes chaleureuses et une harpe. On partage alors avec les deux héros du film l'impression d'être libéré d'un poids, d'être complètement soulagé des angoisses du début du score, bref, de revivre à la lumière du jour (d’où la réapparition de la tonalité dans une partition somme toute très atonale). Le score s'élance au bout de quelques minutes dans une ambiance joviale et pastorale reprenant le motif du monde extérieur dans un style enjoué, alors que Logan et Jessica comprennent qu'ils sont enfin libres. En parallèle de ce travail autour du 'Love Theme' et du thème du monde extérieur, Goldsmith développe un motif plus 'impressionniste' associé à la découverte des immenses monuments abandonnés, ultimes vestiges d'une civilisation disparue mais autrefois prospère. Ce motif, développé régulièrement aux vents (clarinettes, flûtes, etc.), sera repris par Goldsmith un an plus tard dans sa partition pour 'Islands in The Stream' de Franklin J. Schaffner. Dans 'The Monument', le motif de la cité a définitivement disparu. La musique navigue entre sentiment de libération, jovialité, romantisme, chaleur humaine et aussi extase alors que la musique prend une tournure plus grandiose et majestueuse lors de la découverte de la statue abandonnée de Lincoln dans ce qu'on devine être l'ancien 'Capitol Building' de Washington. C'est le 'Love Theme' qui attire alors toute notre attention dans ce superbe morceau incontournable de la partition de 'Logan's Run', un thème qui évoque non seulement l'amour entre Logan et Jessica mais la joie de vivre librement hors des contraintes despotiques de la cité. En clair : l'humanité en réponse à la froideur oppressante de la musique associée à la cité tout au long de la première partie du film.
Après le sombre et mystérieux 'The Truth', qui rappelle le motif de la cité associé cette fois-ci à Francis, la partition atteint son apogée dans le frénétique 'You're Renewed', pour lequel Jerry Goldsmith nous livre un morceau d'action bref mais exemplaire. 'The Truth' prépare une excellente montée de tension débouchant sur l'enragé 'You're Renewed' lorsque Francis affronte Logan. Avec une série de rythmes syncopés et martelés, Goldsmith laisse se déchaîner l'orchestre reprenant au passage le motif d'action de 'Intensive Care' et 'The Key' dans un point culminant où la violence orchestrale renvoie à la violence de l'affrontement entre les deux ennemis. Une fois encore, Goldsmith nous prouve avec ce formidable déchaînement orchestral qu'il est un grand maître de la musique d'action. La seconde partie du morceau, plus calme, réutilise le motif de la cité dans une version plus apaisée alors que Logan enterre son ami. Le retour à la cité se veut lui aussi plus serein dans 'The Journey Back' tandis que 'Return to the City' repart de nouveau sur les chapeaux de roue pour l'entrée dans le dôme, et un nouveau rappel du motif de la cité aux synthétiseurs avec des cordes frénétiques et sombres qui semblent caractériser un certain danger (les deux fugitifs savent qu'ils prennent des risques en revenant à la cité). Le 'Love Theme' réapparaît de façon brève et fragmentée mais c'est l'obsédant thème de la cité qui reprend très vite le dessus, joué par un piano. Après l'électronique et stressant 'The Interrogation' (destruction de l'ordinateur principal), 'End of City' ramène finalement le calme et la paix dans la partition avec la reprise finale salvatrice du 'Love Theme' annoncé par des cuivres solennels tandis que les habitants de la cité découvrent le vieil homme et comprennent que l'on peut vivre librement au-delà de 30 ans. Confié aux cordes, le 'Love Theme' libère finalement l'auditeur de toute la tension précédente et conclut la partition (et le film) sur une ultime touche d'humanité et de romantisme qui évoque bien plus la victoire de Logan et Jessica sur un système tyrannique et injuste que leur histoire d'amour à proprement parler. La coda de la partition est donc à la fois majestueuse, grandiose et pleine d'espoir, illustrant l'idée du départ vers une nouvelle société plus juste et équitable. En guise de bonus, l'album nous propose pour finir une reprise pop sympathique du 'Love Theme', pour une version CD qui n'a pas été retenue pour le film.
Jerry Goldsmith a donc abordé sa composition pour 'Logan's Run' comme un véritable thriller plus qu'un film de science-fiction à proprement parler - c'est d'ailleurs cette double facette science-fiction/thriller qui domine ici dans la partition de 'Logan's Run'. Ainsi, la majeure partie du score demeure imperturbablement atonale, sinistre, oppressante, avant-gardiste et extrêmement dissonante. On retrouve comme toujours le style si personnel du maestro californien, la partie la plus intéressante de sa partition restant sans aucun doute les passages d'action qui font déjà penser dès 1976 au style 'action' du Goldsmith des années 80/90. C'est le cas notamment pour les scènes de course poursuite ou pour l'affrontement entre Logan et Francis vers la fin du film. Avec son lot d'effets de cordes, de clusters, d'ostinati divers, de cuivres rageurs, de blocs de dissonances, de synthétiseurs expérimentaux et de thèmes mémorables, 'Logan's Run' a tout pour être un grand classique dans la filmographie de Jerry Goldsmith. En définitive, 'Logan's Run' demeure une oeuvre-clé dans l'immense carrière du maître, une partition sombre à la fois complexe et riche, difficile d'accès pour les non initiés, un score monumental qui colle à merveille au film de Michael Anderson, apportant son lot de noirceur, de brutalité mais aussi de poésie et d'humanité. Pour finir, on ne pourra qu'adresser nos plus sincères félicitations à l'équipe de Lukas Kendall chez FSM pour avoir redonné une seconde vie à cette superbe partition par le biais d'une réédition intégrale impeccable de bout en bout!











