THE MEPHISTO WALTZ
L’histoire de ‘The Mephisto Waltz’ (Satan mon amour) est une variante du célèbre mythe de Faust, ce médecin qui avait vendu son âme au diable en échange de la jeunesse éternelle. D’ailleurs, le titre même du film fait référence à l’un des personnages du mythe de Faust, Mephisto (le diable), et à une célèbre pièce pour piano du compositeur Franz Liszt, ‘la Mephisto valse’. Partant de ce postulat, le grand Jerry Goldsmith (un habitué des productions de la 20th Century Fox) nous livre une partition terrifiante et glaciale, basé sur la célèbre oeuvre de Liszt, que joue le personnage d’Alan Alda tout au long du film sur son piano.
La fin des années 60 offrit à Goldsmith un grand terrain d’expérimentation, qui s’étala jusqu’à la fin des années 70. Avec des scores comme ‘Seconds’ (1966), ‘Planet of the Apes’ (1968) ou ‘The Illustrated Man’ (1969), Jerry Goldsmith avait prouvé à plusieurs reprises à quel point il possédait un goût très prononcé pour les effets avant-gardistes et la musique ‘contemporaine’ savante de l’époque. Dans ‘The Mephisto Waltz’, Goldsmith utilise non seulement la célèbre pièce pour piano de Liszt mais fait aussi une citation directe au célèbre thème du ‘Dies Irae’ grégorien, qu’il réutilisera plus tard dans ‘Poltergeist’ (1982) et que Wendy Carlos utilisera à son tour en 1980 pour le générique de début de ‘The Shining’ de Stanley Kubrick (le ‘Dies Irae’ a aussi été largement popularisé par la fameuse ‘Symphonie Fantastique’ d’Hector Berlioz). Aujourd’hui encore, le ‘Dies Irae’ (qui signifie en latin « jour de colère ») est systématiquement associé à l’idée du diable et du mal dans l’imagerie populaire.
Quoi de plus naturel donc de le retrouver cité à plusieurs reprises dans ‘The Mephisto Waltz’, et ce dès le terrifiant ‘Main Titles’ où Goldsmith évoque ses principales idées : une série de clusters macabres joués par des cordes stridentes/dissonantes dans un environnement 100% atonal, une citation du ‘Dies Irae’ et l’utilisation d’un motif de quinte à vide sur la – mi joué par un violon soliste qui semble s’accorder comme s’il s’agissait du préambule d’un concert satanique à venir, un motif étrange et intriguant souvent joué à l’avant-plan par un excellent effet de mixage qui rend ce motif encore plus mystérieux et énigmatique. Ici aussi, il s’agit d’une citation directe à une autre œuvre classique célèbre, le début de la fameuse ‘Danse Macabre’ de Camille Saint-Saëns, qui traite elle aussi du mal – la mort - mais sous une forme plus ludique. Le ‘Main Titles’ accompagne donc le générique de début du film en créant immédiatement un très fort sentiment de malaise, que ce soit dans l’utilisation de nombreuses dissonances aux cordes, de sonorités électroniques expérimentales étranges à la ‘Planet of the Apes’ ou du motif du ‘Dies Irae’ ainsi que celui du violon, tout deux associés au diable.
Dès lors, le ton est donné, et Goldsmith va s’attacher à renforcer tout particulièrement le sentiment de malaise qui persistera jusqu’à la fin du film avec une intensité toujours aussi soutenue. Ainsi, la scène où Paula découvre la bibliothèque de Duncan (‘The Library’) est accompagnée par une série de clusters stridents aléatoires de cordes et d’effets avant-gardistes divers qui s’inspirent très clairement de la musique atonale de Xenakis ou de Penderecki de la fin des années 50 et du début des années 60. Parmi les effets de cordes utilisées ici on pourra noter les jeux divers avec l’archet (col legno), glissandi, clusters graves/stridents, effets d’harmoniques, de pizzicati, etc.
A ceux-ci s’ajoutent aussi quelques sons de piano martelés violemment dans le grave et des sonorités électroniques bizarres. Goldsmith joue donc clairement ici la carte de l’abstraction la plus totale comme si nous étions plongé dans un autre univers, et que nous nagions constamment dans une atmosphère cauchemardesque complètement surnaturelle. C’est d’ailleurs le côté ‘surnaturel’ de la musique de ‘The Mephisto Waltz’ qui est ici particulièrement impressionnante et spectaculaire, évitant systématiquement tout repère tonal/musical habituel pour mieux perdre le spectateur et l’inviter à partager avec l’héroïne du film sa terrible et douloureuse descente aux enfers.
‘A New Miles’ est par exemple très représentatif de l’ambiance surnaturelle et glaciale qui semble se dégager de la musique, avec des effets de cordes dissonantes terrifiantes à profusion durant la scène du premier rituel satanique sur Duncan. A noter que le milieu du morceau contient d’étranges râles qui semblent surgir d’un homme à l’agonie, un effet sonore malsain et particulièrement déroutant ici (ces sons proviennent en fait de cors particuliers déjà utilisés par Goldsmith dans ‘Planet of the Apes’), le tout mixé avec quelques sonorités électroniques furtives et toutes aussi étranges. Le motif du violon qui s’accorde est toujours présent comme pour rappeler la présence du mal et de ses disciples.
‘The Funeral’ se distingue quand à lui par son utilisation de cloches et d’un nouveau rappel du thème du Dies Irae accompagnant la scène des funérailles de Duncan durant lesquelles sa fille Roxanne entame une nouvelle prière à Satan. ‘A Night in Mexico’ accompagne la scène où Paula et Myles se retrouvent en vacance à Mexico, Goldsmith reprenant la valse au piano dans une variante intrigante, pervertie par de nombreuses dissonances qui créent un sentiment de malaise fort, malaise qui semble s’accentuer une fois encore dans le macabre ‘Part of the Bargain’ et ses effets de clusters de cordes/piano particulièrement sinistres, terrifiants et extrêmes.
A noter que le compositeur utilise ici un didgeridoo, instrument célèbre des aborigènes australiens qu’il détourne pour crée des sonorités étranges, comme il l’avait déjà fait dans ‘Planet of the Apes’ en 1968. Ici, les sonorités instrumentales sont constamment dénaturées pour crée un langage musical atonal complètement déshumanisé, comme si nous assistions à un redoutable cauchemar sonore sans issue. Même chose pour le chaotique ‘The Hospital’ aboutissant à l’enragé ‘Dogfight’ pour la confrontation entre Paula et le chien dans la bibliothèque de Duncan, où l’on retrouve une écriture rythmique virtuose, violente et complexe rappelant ‘Planet of the Apes’ (brillante utilisation des percussions ici !).
Finalement, ‘Roxanne’s Death’ apporte le dénouement final aboutissant à l’étrange ‘End Titles’ où culminent clusters de cordes et synthétiseurs étranges avec un ultime rappel des principaux motifs du score. A noter ici l’utilisation d’un violoncelle envoûtant et d’une flûte mystérieuse alors que le couple Roxanne/Myles se retrouve enfin, sur un dernier rappel de la valse Mephisto de Liszt, joué ici de façon lugubre, une sorte de danse dédiée à la gloire du diable, frissonnant à souhait!
Seule ombre au tableau, l’album publié par Varèse Sarabande omet de nombreux passages du score, et plus particulièrement tout ceux qui contiennent des citations à la valse Mephisto de Liszt, un choix pour le moins curieux étant donné le titre et le sujet du film et qui ne peut que nous inciter à réclamer maintenant une édition intégrale de cette excellente partition 100% expérimentale!
Refusant finalement tout aspect mélodique/harmonique conventionnel, Jerry Goldsmith opte ici au contraire pour une approche atonale massive et sans compromis, à tel point que la musique de ‘The Mephisto Waltz’ fait assurément partie des scores les plus difficiles d’accès du compositeur, à réserver avant tout aux passionnés de musiques expérimentales et des inconditionnels du maestro, qui signe en 1971 cette excellente partition avant-gardiste et cauchemardesque pour un thriller satanique aujourd’hui complètement tombé dans l’oubli!











