TORA ! TORA ! TORA !
Jerry Goldsmith s'attaquait pour la deuxième fois à un film de guerre durant l'année 1970. Effectivement, il ne faut pas oublier que la même année, Goldsmith composait sa partition inoubliable pour le 'Patton' de Franklin J.Schaffner, formidable reconstitution d'un moment majeur de la vie du général George S.Patton durant la seconde guerre mondiale. Pour 'Tora! Tora! Tora!', Goldsmith va prendre un parti pris musical plutôt délicat: évoquer les japonais à travers une partition aux accents délibérément asiatiques. Certes, un tel parti pris peut paraître réellement étonnant puisque le film reste le plus neutre possible sans prendre le parti d'un clan ou d'un autre. Néanmoins, c'est ainsi que Goldsmith a conçu sa partition en se plaçant du côté des japonais.
Sombre, sa musique pour 'Tora! Tora! Tora!' est finalement assez peu présente tout au long du film (à peine une demie heure de musique sur les 144 minutes du film) comme c'était déjà le cas dans 'Patton'. Le but de Goldsmith n'est évidemment pas de montrer les japonais comme des guerriers courageux. Il s’est plutôt affairé à évoquer l'avancée inexorable de la guerre et la menace imminente d'une attaque sur Pearl Harbor. Son unique thème principal nous est introduit dès le début du film alors que l'on aperçoit un premier plan d'un porte-avion japonais. Goldsmith a eu recours à des instruments japonais divers tels que le koto (sorte de xylophone japonais), le serpent (instrument que le compositeur réutilisera avec brio dans 'Alien' en 1979) et quelques percussions asiatiques traditionnelles, le tout couplé avec l'orchestre et, de temps à autre, quelques effets électroniques discrets (on retrouve notamment l'utilisation de l'échoplex déjà bien mis en avant dans 'Planet of The Apes' et, plus tard dans 'Alien').
Le thème associé au japonais est une sorte de marche menaçante lente et sombre, teinté de couleurs asiatiques avec des cordes graves (contrebasses/violoncelles menaçants) et des cuivres pesants. On assiste déjà ici à la montée en puissance d'un thème qui s'amplifie de plus en plus jusqu'à prendre une tournure quasiment terrifiante, tout à l'image de cette menace sous-jacente et de cette attaque inévitable. A travers l'aspect sombre et l'écriture asiatique du thème, on retrouve par moment quelques réminiscences évidentes d'un autre grand score de Goldsmith pour un autre film de guerre: 'The Sand Pebbles' (1966). Ce sombre 'Main Title' pose dès le début le ton du score: loin des sempiternels clichés patriotiques/guerriers, la musique de Jerry Goldsmith va s'attacher à développer cette ambiance de menace et de conflit imminent, le tout mené par un thème principal menaçant, symbole d'une marche inexorable vers la guerre.
La signature du traité de l'Axe unissant le Japon à l'Allemagne et à l'Italie se fait dans 'The Chancellery' au son d'un motif de cuivres de 3 notes ascendantes et d'un rythme martial agressif et soutenu, utilisant les percussions martiales (caisse/timbales) avec des cordes, des cuivres et un piano sur une série de rythmiques syncopées très orientées 'action', chères au compositeur et dans la lignée d’Igor Stravinsky. Une fois encore, Goldsmith veut nous montrer que le conflit est inévitable, et que, progressivement, la machine se met en place. Goldsmith va régulièrement faire monter la tension tout au long du film, parfaitement ménagée à travers les 30 minutes de musique originale qu'il a écrit pour le long-métrage du trio Richard Fleischer/Kinji Fukasaku/Toshio Masuda.
Le thème des japonais revient sous quelques variantes orchestrales, toujours accompagné d'instruments japonais comme c'est le cas avec les percussions exotiques dans 'Entracte' où le thème se veut encore plus menaçant (les japonais sont prêts à attaquer). Les américains ne sont pas vraiment évoqués dans la composition de Goldsmith, si ce n'est dans quelques rares moments où il utilise l'échoplex pour amplifier cette sensation de menace qui pèse sur les USA. Il est d’ailleurs assez amusant de constater à quel point le compositeur a tenu à associer ces effets d'échoplex lors des séquences américaines où les militaires courent dans tous les sens pour tenter de trouver une solution et d'éviter une catastrophe, mais sans aucun résultat concret.
'Imperial Palace' réutilise quand à lui le koto et le serpent avec un orchestre particulièrement tendu. Les sonorités dissonantes du serpent renforcent le malaise qui se crée dans le film alors que les pourparlers de paix ont échoués et que les japonais sont décidés à attaquer Pearl Harbor selon le plan de l'amiral Yamamoto. Goldsmith n'hésite pas à utiliser à de nombreux moments des passages d'atonalité proche de ce qu'il avait déjà pu faire sur 'Planet of The Apes' par exemple. Le compositeur va même jusqu’à utiliser quelques effets électroniques ('Little Hope') afin de renforcer la noirceur de sa partition dans les moments les plus sombres du film.
C'est finalement le sombre 'Pre-Flight Countdown' qui annonce le compte à rebours final avant l'attaque de Pearl Harbor. Particulièrement sombre, agressif et tendu, 'Pre-Flight Countdown' permet à Jerry Goldsmith d'utiliser un ostinato de percussion métallique particulièrement inquiétant avec un orchestre tendu et une série de jeux instrumentaux tout aussi ingénieux les uns que les autres. 'Pre-Flight Countdown' est sans aucun doute le morceau le plus marquant de tout l'album de par le jeu des sonorités que le compositeur nous propose (cithare japonaise, flûte exotique, percussions, koto, serpent, carillon, etc.) et la rythmique martelé et syncopé qu’il nous propose tout au long du morceau pour cette séquence des préparatifs de l'attaque. On ressent ici toute l'urgence de la situation et l'idée qu'il est désormais impossible de faire marche arrière: les pilotes sont prêts à décoller, en route vers Pearl Harbor.
Superbe pièce orchestrale saisissante, 'Pre-Flight Countdown' témoigne avec brio de l'inventivité que le compositeur déployait souvent à cette époque dans son écriture instrumentale et ses rythmiques syncopées spectaculaires (témoignant d’une science d’écriture indiscutable). En l'espace de deux minutes, Goldsmith fait monter la tension et crée une certaine intensité propre à la séquence en elle même. Son côté expérimental ressort ici dans la manière dont il agence ses différentes sonorités, surtout dans l'utilisation des instruments japonais présentés ici de façon très chaotique.
'On The Way' développe quand à lui le côté rythmique de la partition de Goldsmith lors de la séquence où les avions japonais s’approchent de Pearl Harbor. Une fois encore, le compositeur a recours à un ostinato implacable évoquant l'avancée japonaise, tandis que les différentes sonorités instrumentales instaurent un climat de danger et de tension de plus en plus pesant. Finalement, 'The Final Message' conclura le film sur une touche plutôt sombre, une dernière reprise de l'inexorable thème japonais (les timbales créent une sensation quasi funèbre/tragique dans ce morceau, comme dans le 'Main Title').
Si vous aimez la facette plus sombre, expérimentale et inventive du Jerry Goldsmith des années 70, vous apprécierez sans aucun doute 'Tora! Tora! Tora!' qui, loin d'égaler la qualité du génial 'Patton', n'en demeure pas moins une partition solide et prenante de la part d'un compositeur totalement maître de son art et de son écriture. Toujours au plus proche de l'émotion des films qu'il met brillamment en musique, Goldsmith demeure un compositeur complètement consciencieux et investi d’une réelle mission de compositeur pour le cinéma, dans laquelle il se fixe fréquemment le même objectif : trouver le meilleur de ce qu’il a à offrir sur le film qu’il met en musique.
A une époque où les partitions hollywoodiennes ont tendances à s'uniformiser dangereusement, la partition de 'Tora! Tora! Tora!' nous apparaît comme une véritable bénédiction, un grand score à (re)découvrir grâce à l'excellente réédition de FSM!











