Partition sérielle avant-gardiste redoutable du maestro Jerry Goldsmith, enfin en CD !!!

‘The Satan Bug’ fait assurément partie des partitions avant-gardistes/expérimentales les plus réussies de la filmographie « sixties » de Jerry Goldsmith. Composée en 1965 pour le thriller de science-fiction de John Sturges mettant en scène George Maharis, Richard Basehart, Anne Francis et Dana Andrews face à la menace d’un virus expérimental qui menace de contaminer le pays entier, la musique de Goldsmith est un pur modèle d’expérimentation et de recherche musicale. Tombée dans l’oubli en même temps que le film de John Sturges (qui a été un échec au box-office dès sa sortie en salle en 1965), la partition atonale sombre de ‘The Satan Bug’ demeure pourtant une œuvre recherchée et passionnante, qui allie toutes les expérimentations musicales que mène le jeune Jerry Goldsmith à cette époque depuis ses partitions avant-gardistes pour certains segments de la série ‘Twilight Zone’ ou pour le film ‘Freud’ (1962). On retrouve dans ‘The Satan Bug’ des éléments musicaux hérités plus particulièrement de ‘Freud’, avec une utilisation assez similaire d’éléments sériels (série de 12 sons) et une orchestration très riche, incluant en plus d’un pupitre de cordes utilisant uniquement violoncelles et contrebasses (pas de violons ni d’altos ici) une pléiade de percussions en tout genre (vibraphone, piano, cymbales, tambours, cloches, woodblocks, xylophone, marimba, timbales, temple blocks, percussions sud américaines incluant guiro, vibraslap, etc.), sans oublier l’apport indispensable ici des synthétiseurs (le Hammond Solovox et le Novachord), ‘The Satan Bug’ permettant à Goldsmith d’approfondir la partie électronique qu’il avait déjà mis en place de façon plus timide dans ‘Freud’.

Les cuivres du ‘Main Title’ annoncent dès les premières secondes la série de 12 sons par-dessus laquelle va se greffer par la suite une mélodie syncopée de xylophones qui n’est pas sans rappeler Bartok, le tout sur fond d’accompagnement percussif très inventif. Les synthétiseurs apparaissent progressivement et se fondent à merveille à l’orchestre, rappelant à quel point Jerry Goldsmith a toujours été très attiré par l’électronique, et ce dès ses débuts. La seconde partie du ‘Main Title’ dévoile un motif secondaire souvent confié à des bois et qui se caractérise par ses notes accélérées et descendantes assez typiques du maestro, synonymes ici de menace et de danger. Dès lors, le maestro met en place les principaux éléments musicaux de ‘The Satan Bug’ et développe chacun de ces éléments dès les morceaux suivants. On retrouve ainsi ce climat sombre et obscur du ‘Main Title’ dans ‘Tired Doctor’ avec ses sonorités électroniques étranges et son instrumentation feutrée (flûte, cuivres avec sourdine, etc.). ‘The Bottle Snatcher’ met en place un motif électronique menaçant de 5 notes par-dessus lequel Goldsmith va nous proposer toute une série de développements rythmiques extrêmement astucieux et maîtrisés, ménageant la tension et le suspense avec brio.

Le motif du danger revient dans ‘The Deal’ avec une instrumentation plus boisée, Goldsmith développant par la suite ce motif de façon plus intense avec le motif menaçant de 5 notes toujours confiée aux synthétiseurs et développé par des percussions dans ‘The Telegram/The Killers at Home’, où le suspense reste omniprésent, tout comme dans ‘His Master’s Voice/The Phone Call’ dans lequel le motif de 5 notes, répété inlassablement par les synthétiseurs par-dessus une mélodie sombre de clarinette basse, semble carrément tourner ici à l’obsession. ‘The Box’ dévoile quand à lui une utilisation plus inventive des percussions et suggère le danger de façon plus intense. L’action explose enfin dans ‘The Getaway’, tour de force orchestral de plus de 6 minutes particulièrement intense et frénétique, qui annonce clairement le style moderne des scores d’action du Goldsmith des années 80/90, avec ses rythmes syncopés déchaînés, ses percussions entêtantes et ses développements thématiques obsédants (à noter ici la façon dont le motif descendant et le motif de 5 notes se croisent tout au long du morceau). On retrouve clairement ici l’influence de Stravinsky avec une écriture rythmique syncopée clairement héritée du ‘Sacre du Printemps’, tandis que la série de 12 sons du ‘Main Title’ revient afin de renforcer la tension de l’un des morceaux incontournables de la partition de ‘The Satan Bug’.

‘Instant Death’ prolonge ce climat d’action frénétique avec un nouveau morceau agressif et dissonant aux rythmes complexes (à noter la qualité de l’écriture contrapuntique de Goldsmith et la façon dont il joue avec ses différents instruments afin de créer des textures sonores sombres et inquiétantes), ambiance développée dans les brutaux ‘The Hitchhiker’, ‘End of the Line’ et ‘Road Block’, morceau d’action d’une modernité étonnante, qui annonce par moment le style du futur ‘Total Recall’ (1990). L’aventure touche à sa fin dans ‘The Hidden Bottle/Bail Out/End Title’, où Goldsmith reprend une dernière fois les principaux motifs de sa partition (incluant la série de 12 sons) pour une coda sombre, rythmée et dissonante.

Saluons pour finir l’excellente initiative du label FSM de Lukas Kendall qui nous propose aujourd’hui une édition CD de ce score très rare et méconnu de Jerry Goldsmith. Hélas, seul 40% du score a été retrouvé dans un master de qualité, le reste ayant été perdu. La portion restante du score de ‘The Satan Bug’ (principalement les morceaux d’action) a été retrouvée sur une copie avec FX enregistrée à l’époque pour une piste isolée de la sortie Laserdisc du film de John Sturges en 1996. Le CD de ‘The Satan Bug’ alterne ainsi entre les pistes du master et celles du Laserdisc avec quelques FX. Néanmoins, Kendall et toute son équipe se sont arrangés pour nous proposer une qualité d’écoute somme toute très confortable pour une édition de ce genre, rendant cet album totalement indispensable pour tous les fans du maestro et ceux qui désirent découvrir cette œuvre sérielle et atonale d’une très grande richesse.