Comme beaucoup, nous avons appris la triste nouvelle il y a plusieurs semaines maintenant, le décès soudain du compositeur Maurice Jarre, une des dernières grandes icônes de la deuxième génération de compositeurs de musique dédiée au cinéma.
Atteint par le cancer depuis quelques temps, il passa les derniers jours de son existence entre Saint Moritz (Suisse) et Malibu, en compagnie de Fong, son épouse qu’il aimait par dessus tout. Maurice Jarre adorait la vie à Los Angeles et l’esprit « américain ». C’est dans cette ville emblématique du cinéma qu’il s’est éteint.

Photo de Maurice Jarre réalisée par Luk Monsaert - Avec l'aimable autorisation des organisateurs du World Soundtrack Academy.
C’est à Lyon, ville d’histoire et de résistance que tout débuta. Maurice y est né en 1924.
Il n’avait jamais oublié son enfance dans les vieux quartiers de Lyon car c’est là où tout c’est décidé pour le compositeur. Pas évident de convaincre papa et maman en leur apprenant que leur fils souhaitait devenir compositeur de musique et vivre de ce métier. La politique du pot de fer contre le pot de terre se mit en place et fut gagnante pour le jeune Maurice. C’est avec détermination et ténacité que le compositeur décrochera rapidement ses premier grands prix de musique.
Son succès, il ne le doit qu’à lui seul. Le jeune musicien vu l’étau musical se resserrer tout doucement, le théâtre et la dramaturgie devinrent indiscutablement son meilleur domaine d’expression musicale et de communication.
Jean Villar, Georges Franju, David Lean mais aussi Henri Verneuil, Franco Zeffirelli, Peter Weir, George Miller…et tant d’autres hommes de théâtre et cinéastes de renom se sont occupés des valeurs sûres de Maurice Jarre et de son talent. Pour les films, il faut bien sûr citer « Laurence D’Arabie », « La fille de Ryan », les films de David Lean, mais il faudra également se souvenir d’autres œuvres qui ont contribué au rayonnement de ce musicien d’exception comme « Les Dimanches de Ville d’Avray », « Jésus de Nazareth », de Franco Zeffirelli pour lequel Maurice écrivit une œuvre « spirituelle » lumineuse par laquelle il fut frappé musicalement par la grâce.
« Jacob’s Ladder », œuvre magnifique, à la fois spirituelle et difficile d’accès, doté d’un thème inoubliable d’un lyrisme poignant inégalé dans ce domaine, un tourbillon musical qui vous emporte dans un voyage nostalgique sans retour, un thème qui, pour ceux qui ne l’ont jamais entendu, ne vous laissera pas indifférent.
Entre temps, Maurice fut en 1964, juste avant son « grand départ » pour les USA, le temps d’un interlude guerrier, responsable de la mise en musique du film d’Henri Verneuil tiré du roman de Robert Merle, « Week-end à Zuydcoote», une oeuvre significative du compositeur qui combine à merveille « martialité » et « lyrisme ». Le martèlement des rythmes (point fort du compositeur), avec ici, la nostalgie d’une mélodie encore une fois inoubliable et mélancolique, synthétise tous les talents du maestro Jarre. Incontournable !
Comme pour beaucoup de compositeurs de musique de films, les années 80 ne seront pas fleurissantes, l’arrivée des synthétiseurs et la décadence d’un certain cinéma s’appauvrissant thématiquement tous les jours, obligea le maestro à s’essayer à des expérimentations musicales plus « modernes ». Ce fut certainement pour le compositeur une façon de se renouveler et de suivre un mouvement qui à coup sûr, s’avérait éphémère !
De cette période froide, il faudra retenir le très bon « The Year of the Living Dangerously » de Peter Weir, « Gorillas in the Mist », « Mosquito Coast », des partitions qu’il faudra apprécier à leur juste valeur et avec beaucoup de distance.
Par ailleurs, il faudra retenir, impérativement de son œuvre « Almost an Angel », « Moon Over Parador, « Prancer », « Agakuck » et le très beau « Au nom de tous les miens » de Robert Enrico et son travail considérable pour la série « Shogun », travail d’inspiration ethnique particulièrement séduisant et efficace. Des titres cités trop rarement par la presse qui feront assurément la richesse intimiste de la filmographie du compositeur.
Nous ne pouvons pas sortir des ces quelques mots sans citer le travail considérable (qualitativement) fourni par le maestro pour le film de George Miller « Mad Max 3 : Beyond Thunderdome ». Ecrite en 1983, il s’agit d’une oeuvre musicale « énorme » écrite pour orchestre symphonique, chœur, instruments rares et acoustiques. On se demanda à cette époque comment Maurice Jarre avait pu percer le bouclier « australien », détrônant ainsi le compositeur initialement prévu pour le projet, Brian May, issus de la guilde des compositeurs du continent et compositeur des deux premiers opus. Le choix de Miller s’avéra juste et efficace. Maurice Jarre livra l’un de ses meilleurs travaux (peut-être le meilleur, en tout cas à cette époque !), une musique puissante, poignante, pleine de valeurs, transpirante de sauvagerie, de sueur et de poussières. Jarre fut, le temps d’une partition, de nouveau au sommet de son art. Il renouvela ainsi, dans des temps plus modernes, l’expérience de « Laurence d’Arabie ». Le film n’aura certes pas le prestige de celui de « David Lean », mais la musique réussit malgré tout à parler d’elle hors de son contexte (et ce malgré le succès un brin trop causant de la chanson-clé de Tina Turner pour le film !). Maurice Jarre, appréciant personnellement cette musique, la placera souvent parmi ses sélections musicales pour des concerts : ce sera la suite « Thunderdome ».
Un petit mot au sujet de l’EVI (Electronic Valve Instrument). C’est pour le film « Witness » et avec la complicité de Neil Steiner, soliste et ami (inventeur), que le maestro Jarre manipulera les effets électroniques de la musique du film de Peter Weir. Un instrument inouï, d’une richesse sonore inépuisable, produisant des sons à l’infini. C’est pour ce superbe instrument que Maurice écrira d’ailleurs « son concerto pour EVI » qu’il dédia à Fong, pièce maîtresse de musique unique et maîtrisée de bout en bout. On y retrouve tout le savoir-faire du compositeur. A la fois inventive, évocatrice, source de connotations multiples, qui invite au voyage… Tout bonnement splendide !
Pour tous ceux qui ne connaissent pas cette œuvre, l’équipe de « The Musical Law » vous invite sans plus tarder à la découvrir !
Une création hors cinéma qui prouvait encore une fois que Maurice Jarre était un compositeur à part entière et qu’il avait choisit d’œuvrer pour le cinéma par passion des acteurs et de leur jeu.
La société PRELIGHT Production a récemment signé un documentaire poignant et émouvant sur le maestro, un compositeur émouvant et un être à la sensibilité à fleur de peau, un ultime témoignage de la passion du maestro Jarre.
Maurice Jarre aimait Brahms, Malher, Mozart, et adorait particulièrement s’évader du monde en écoutant leurs œuvres. Perfectionniste de fond, il avait gardé une âme d’enfant que toute émotion pouvait ébranler. Pour être revenu plusieurs fois en France dernièrement, il parlait de ses collègues compositeurs avec beaucoup de respect. Il citait souvent le travail de Jerry Goldsmith entre autres et en parlait comme un compositeur « suprême » !
Maurice Jarre, aussi humble soit-il, le fut tout autant !
Adieu, maestro, que la musique vous préserve en paix !
Pascal & Quentin.