un souffle musical précoce chez Jerry Goldsmith !




Quelle idée géniale de la part du label Varèse Sarabande...

un CD officiel et un son entièrement restauré pour ce très beau score de Jerry Goldsmith composé en 1962. Pour beaucoup d'inconditionnels, « Lonely Are The Brave » (Seuls sont les indomptés) contient l’un des plus beaux thèmes qu'ait composé le maestro au tout début de sa carrière. Le jeune Jerrald Goldsmith ne décevra pas ses commanditaires pour ce superbe film culte, faisant la fierté du compositeur Alfred Newman qui influença les producteurs d'Universal dans leur choix du jeune et déjà talentueux musicien californien sur ce western moderne réalisé par David Miller. Comme pour beaucoup de films à ses débuts, Goldsmith hérite d'un scénario nouveau et moderne, qui, comme pour un certain nombre de scores tels que « Freud » ou la « Planet of the Apes », l'encourage à prendre des risques. A film nouveau, musique nouvelle qui ouvrira bon nombre de portes à toute une génération de compositeurs à venir. On se rend compte très rapidement que "la nostalgie" est une force majeure chez le musicien : l'utilisation de la trompette solo en est la preuve intuitive. Le thème avant-gardiste de « Lonely Are The Brave » est une sorte de cousin lointain de celui que le maestro composera des années plus tard pour le film non moins superbe de Ted Kotcheff, « First Blood », qui sera lui même inspiré du film de David Miller et de Kirk Douglas.

Il ne faudra que quelques notes pour que ce superbe thème devienne un premier classique du compositeur. Ancré au fond de votre mémoire, vous le siffloterai sans savoir de quel film il provient et ne vous lâchera plus d’une semelle ! L'ensemble de la partition est grandiose, un coup de maître comme Goldsmith savait le faire si souvent.

Un grand merci à Robert Townson et toute son équipe...

Revenons en quelques ligne au coeur de cette partition unique du grand Jerry Goldsmith.

Jerry Goldsmith composait avec « Lonely Are The Brave » une de ses premières grandes partitions pour le cinéma à une époque où il n’était pas très connu et qu'il venait à peine de rentrer dans le monde du cinéma après avoir écrit pour la radio et la télévision dans les années 50. Le score de « Lonely Are The Brave » nous montre déjà les grandes qualités d'écriture du compositeur qui manie à merveille les éléments musicaux traditionnels des musiques de western, puisque le maestro utilise entre autre une guitare, un harmonica et un tambourin avec l'orchestre symphonique traditionnel agrémenté de quelques percussions. Articulé autour d’un unique thème principal, le score se développe autour de deux axes musicaux très distincts: une partie de style western avec une série de variations autour du thème principal lié au héros du film, Jack Burns – interprété par Kirk Douglas - et une partie plus sombre qui évoque la traque entre Jack et les policiers (et dans laquelle Goldsmith se montre très inventif dans ses orchestrations et ses différents effets instrumentaux, typiques de sa musique symphonique des années 60). Pour être plus précis, un aspect étonnant du score de Goldsmith reste l'absence quasi totale d'éléments musicaux pouvant être rattachés à l'époque moderne dans laquelle se déroule l'histoire : la musique est vue uniquement du point de vue de Jack Burns. Après quelques notes de guitare dans l'introduction du film annonçant brièvement le thème principal, le « Main Title » intervient pour développer ce thème très mélodique et facilement mémorisable, entendu ici à la trompette - instrument illustrant à merveille l’idée du héros solitaire, tout comme le fera Goldsmith 20 ans plus tard dans son inoubliable « Main Title » pour « First Blood ». Il s’agit de l'un des premiers grands thèmes du compositeur qui prolongera son travail sur le genre du western avec des films tels que « Rio Conchos » (1964), « Stagecoach » (1966), « Hour of The Gun » (1967), « Bandolero! » (1968) et bien d’autres encore. Goldsmith fait intervenir l'orchestre avec des cordes mélodiques, un tambourin, un harmonica et une guitare omniprésente, le tout enveloppé dans un style mélodique qui illustre très clairement le caractère solitaire de ce dernier cow-boy issu d'une époque révolue. Goldsmith a sut parfaitement cerner l’âme solitaire du personnage en écrivant cette grande mélodie qui marque immédiatement l'esprit même après la première écoute - on sent d’ailleurs à quel point le compositeur a apprécié ce thème puisqu'il le développera très souvent tout au long du film et du score.

Un morceau attire tout de suite notre attention dans le film : celui de la bagarre dans le bar au début du film. Première pièce de style action du score, cette séquence de rixe violente permet à Goldsmith d'utiliser une écriture orchestrale brutale et sèche nous démontrant toute sa maîtrise de l'orchestre et ce même s'il est encore très jeune à l'époque (il n'a que 33 ans lorsqu'il compose le score de « Lonely Are The Brave » !). Le morceau apporte une certaine violence à cette scène superbement filmée que Goldsmith illustre comme une sorte de match de boxe en plusieurs rounds (notons l'utilisation remarquable des différentes percussions). Le reste du score s'attachera dans un premier temps à développer le thème de Jack agrémenté de quelques passages plus calmes ou des moments plus intimes (scène où Jack fait ses adieux à Paul en s'évadant de prison), soutenu par une écriture de cordes/vents plus minimaliste. Mais c'est au cours de la deuxième partie du film que la musique deviendra nettement plus sombre et tendue. On y découvrira même quelques petites touches d'humour avec en particulier ce petit passage mexicain/hispanisant enjoué lorsque Jack sort du bar avec les policiers ou lorsque Goldsmith utilise ce motif de vents avec trompettes en sourdine pour illustrer la flemmardise du shérif et de son conjoint qui ont l'air de s'ennuyer fermement dans leur commissariat où il ne se passe pas grand chose. Enfin, c'est la longue chasse à l’homme finale dans les montagnes qui apporte une touche nettement plus sombre au score de « Lonely Are The Brave ».

On pouvait déjà entendre une partie plus sombre durant la scène où Jack se fait démolir par Gutierrez (George Kennedy), l'un des sous-fifres du shérif. Mais cette longue séquence de traque dans les montagnes permet à Jerry Goldsmith de maintenir la tension en illustrant constamment le danger qui plane sur notre héros, toujours accompagné de son fidèle cheval qui ne le quitte jamais. On retrouve ici des orchestrations plus soutenues et inventives avec la présence du thème principal qui subira maintes variations (parfois à la guitare, aux cuivres, aux cordes ou à l'harmonica), illustrant la progression du personnage tout au long de l'histoire. La facette action sombre de ces grandes parties du score annonce déjà le style de futures partitions telles que « The Sand Pebbles » ou « Rio Lobo » (score qui rappelle beaucoup le style de « Lonely Are The Brave », surtout dans l'utilisation des instruments typiques des musiques de western). Finalement, le thème de Jack revient dans une forme plus héroïque alors que ce dernier arrive à semer ses poursuivants vers la fin du film sur son cheval, ultime reprise confiée ici à l'orchestre avec des cuivres plus majestueux, évocation finale de la chevauchée du héros en quête de liberté.

« Lonely Are The Brave » demeure au final une partition de référence dans la carrière de Jerry Goldsmith, car on sent déjà poindre ici une certaine maturité d'écriture étonnante pour son époque, avec un goût raffiné et sûr pour l'écriture orchestrale - sans omettre de mentionner l’utilisation remarquable des solistes. En se basant sur un unique thème fédérateur, Goldsmith arrive à capter dans sa musique l’essence même du western de David Miller, une musique à la fois héroïque et dramatique pour l'aventure crépusculaire d'un cow-boy en perdition, qui tente de survivre dans un monde qui n’est plus le sien et qui le rejette totalement. Première grande partition western du compositeur (après l’oublié « Black Patch » en 1957) et première grande oeuvre qui contribuera à la popularité de Jerry Goldsmith au cinéma en 1962 (avec le magnifique score pour « Freud » de John Huston), « Lonely Are The Brave » est une petite réussite que l’on pourra enfin apprécier dans son intégralité grâce à la récente édition salutaire de Varèse Sarabande, une oeuvre incontournable pour tous ceux qui s'intéressent aux débuts assez grandioses du compositeur dans le cinéma américain !