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LEGEND

Jerry Goldsmith retrouve à nouveau Ridley Scott pour qui il avait composé l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre en 1979, 'Alien', film sur lequel le compositeur s’est heurté à quelques problèmes créatifs vis-à-vis des choix du réalisateur. Goldsmith n'a décidément pas de chance puisque Scott lui réservera à nouveau le même genre de mauvaises surprises dans 'Legend', le réalisateur ayant tout simplement remplacé sa musique de la version américaine par un nouveau score new-age signé 'Tangerine Dream', bien évidemment à des années lumières de la richesse d'écriture et de la complexité de l'une des plus belles oeuvres 80s du maestro. Le réalisateur admet enfin aujourd’hui avoir commis une erreur en supprimant le score de Jerry Goldsmith que l'on ne peut alors entendre que dans la version européenne de ‘Legend’.

Décrire le score de 'Legend' est une chose délicate, la musique étant si riche, puissante et complexe à l'intérieur même du film. On y retrouve ici le style orchestral habituel du compositeur, servi par une interprétation sans faille du traditionnel 'National Philharmonic Orchestra' qui avait déjà interprété à merveille le fabuleux score d'Alien de Goldsmith et bon nombre d’anciennes partitions du compositeur. La partie orchestrale est ici mélangée à une large section de synthétiseurs typiquement années 80 et une grande chorale qui rend ici clairement hommage au fabuleux 'Daphnis et Chloé' de Maurice Ravel, une musique de ballet impressionniste qui reposait essentiellement sur un très intéressant travail de choeur sans paroles à une époque où Debussy avait déjà ouvert la voie à un autre conception de l'écriture chorale avec sa fameuse pièce 'Sirène' des 3 Nocturnes pour orchestre - 'Sirènes' ayant d’ailleurs inspiré beaucoup de compositeur de musique de film, à l'instar du 'Neptune' des 'Planètes' du compositeur anglais Gustav Holst. Dans 'Legend', l'écriture des choeurs sans paroles apporte une touche féerique et magique au film et renoue avec l'oeuvre de Ravel qui a servi plus ou moins de source d'inspiration pour le style de la musique de 'Legend' (mais sans aucune citation thématique). On retrouve aussi par moment les harmonies de la musique impressionniste française typique du début du 20ème siècle.

Le film s'ouvre sur 'Main Title/The Goblins', avec des cordes mystérieuses et des sons étranges du synthétiseur, sonorités évoquant clairement ici un monde fantastique peuplé d'hommes et de créatures étranges, l'orchestre étant vite rejoint par des choeurs mystérieux et sombres à la fois (le début du film nous fait découvrir le monde sinistre du seigneur des ténèbres). Le morceau possède ici un côté très 'impressionniste' (les flûtes imitant des sons d'oiseau comme dans la fameuse séquence du 'lever du jour' dans 'Daphnis et Chloé' de Ravel). Le travail autour des différentes textures des sonorités synthétiques est tout bonnement remarquable dans ce score et dans ce premier morceau qui donne clairement le ton du film. A noter un petit motif de synthétiseur plutôt grotesque qui représente les sinistres Goblins envoyés par le seigneur des ténèbres pour tuer les deux Unicornes et dominer le monde à travers son royaume des ombres. Dans la deuxième partie du score, Goldsmith développe le thème grotesque des Goblins avec ce mélange de sonorités électroniques étranges et complètement farfelues. On trouve dans ce premier morceau une grande part de fantaisie et d’inventivité montrant un compositeur indiscutablement au sommet de son art. A travers ce thème grotesque de Goblins, on ressent tout le caractère parfaitement mauvais et espiègle des ces créatures évoqués par des sons grotesques et vulgaires.

Le score de ‘Legend’ s’articule autour d’un thème principal exprimant le côté magique et féerique du film, une mélodie pleine de poésie et de tendresse entendue dans le magnifique 'My True Love's Eyes/The Cottage', et introduit avec insouciance par le chant de Lily qui fredonne dans le film l'air de Goldsmith tandis qu’elle part se balader dans les champs des paysans. ‘My True Love’s Eyes’ évoque clairement toute la fraîcheur, la joie de vivre et l’innocence de la jeune Lily, morceau qui alterne de manière brutale avec le thème grotesque des Goblins qui se trouvent toujours dans les parages, Goldsmith nous rappelant que tout n'est pas rose dans ce monde et que le destin de Lily lui réserve de bien mauvaises surprises. Cette magnifique séquence de la chanson sur la mélodie principale 'My True Love's Eyes' chanté dans le film par Lily et développé ensuite à l'orchestre apporte une véritable touche féerique et poétique au film : c'est aussi ce qui fait la magie de la musique de film, lorsqu'une musique fait partie intégrante d'une scène et qu'un personnage du film contribue à créer cette magie – un peu à la façon des anciens opéras d’antan - ce sont en tout cas des moments uniques dans la musique de film qui font toute la richesse de cet art musical. La magie est ensuite développée par un choeur féminin angélique et féerique alors que Lily rentre dans la ferme d'une paysanne, le choeur étant accompagné par un son cristallin de synthétiseur. On ressent dans ce morceau une ambiance pastorale paisible alternant avec la poésie de l’inoubliable thème principal évoquant ce climat d'innocence et de pureté à travers la simplicité de cette très belle ligne mélodique. Le morceau nous fait ensuite entendre le thème de Lily, mélodie charmante que Goldsmith développera aussi par la suite.

'The Unicorns' débute avec une ambiance encore paisible alors que Lily rencontre Jack dans la forêt (notons un très bref petit passage cuivrée pour l'arrivée de Jack, lui apportant une touche héroïque dans le film). Les choeurs féeriques rejoignent très vite l'orchestre avec les sonorités cristallines du synthé, et ce au fur et à mesure que Goldsmith reprend le thème de Lily (ici avec un hautbois puis des cordes, plus loin dans le morceau avec une flûte et une harpe). La musique devient plus intense alors que Jack montre les Unicornes à Lily, considérées comme des animaux sacrés symbole de la pureté et de l'immense beauté de la nature. Le thème grotesque des Goblins est toujours présent et semble s'infiltrer dans le morceau comme un élément dérangeant et malpropre, faisant tache au sein de ce climat féerique et onirique. Goldsmith nous fait entendre le magnifique thème des Unicornes, confié aux cordes avec un choeur angélique et puissant à la fois pour évoquer la pureté des ces créatures divines. Puis, la musique devient alors soudainement plus sombre lorsque l'on comprend que les Goblins se préparent à tuer les Unicornes. Goldsmith réutilise alors le thème des Unicornes en y rajoutant astucieusement un petit groupe de 2 notes qui viennent évoquer clairement l'idée de la menace qui pèse sur ces animaux. La musique devient ici plus agitée, plus sombre, les choeurs se font plus menaçants et les sons du synthé plus inquiétants, Lily rechantant alors sa chanson à Jack pour essayer de le calmer et de l'apaiser après le choc de l’agression de la créature. Mais Goldsmith nous fait comprendre qu’il est trop tard en utilisant des sonorités plus sombres qui viennent contrebalancer violemment la beauté du chant de Lily (ce qu'elle a fait va entraîner de lourdes conséquences).

La musique va alors explorer l'univers sinistre et mystérieux du monde des ténèbres et de son maître cruel prêt à tout pour assouvir ses sombres desseins. Avec le très fantaisiste 'The Faeries/The Riddle', Jack rencontre une fée et des petits elfes dont le chef, qui a l’apparence d'un jeune enfant, répond au nom de 'Gump'. On notera ici les orchestrations plus farfelues et l'utilisation fantaisiste d'un violon soliste pour le personnage de Gump (qui porte justement un violon dans une de ses mains), une autre forme d’interaction image/musique similaire au chant de Lily au début du film, et qui prouve à quel point la musique possède une importance capitale dans le film de Ridley Scott. Entamant une danse étrange avec son violon soliste, l'elfe pose alors une énigme à Jack pour lui faire pardonner sa faute. Le mélange des diverses couches sonores du synthétiseur et de l'orchestre demeure ici particulièrement intéressant, alors qu'un thème d'allure populaire est entendu d'abord aux vents puis aux cordes pour évoquer les Elfes. Jerry Goldsmith reprend alors ce thème aux accents populaires dans 'Sing The Wee', chant des elfes absent du film (mais probablement inclut dans une scène coupée du film). Jack et les Elfes retrouvent l'Unicorne mort dans la neige dans 'Forgive Me' alors que le héros croise l'autre Unicorne femelle encore vivante qui semble lui en vouloir pour ce qui est arrivé à son mâle. On retrouve le thème des Unicornes mais transformé ici en un motif froid et sombre alors qu'un petit groupe de deux notes vient rendre le morceau clairement menaçant (comme à la fin de 'The Unicorns').

Notons le très surprenant et délirant 'Faerie Dance', lui aussi hélas absent du film. Confié à un violon soliste avec l'orchestre et le synthé plus une basse électrique inattendue, le morceau devait servir au départ à évoquer le sort que Gump lance à Jack alors que ce dernier lui explique sa faute, dans le but de le punir en le faisant danser de manière incontrôlable. L'orchestre devient de plus en plus intense avec cette danse qui prend une allure frénétique et furieuse avant d'être brutalement interrompue lorsque Jack explique qu'il a fait tout ca par amour pour Lily. Jack est alors choisi pour devenir le héros qui partira combattre le Mal et faire revenir la paix sur cette forêt en détruisant une bonne fois pour toute le Seigneur des ténèbres. Dans 'Oona/The Jewels', les Golbins capturent Lily et l'Unicorne femelle. On retrouve le thème héroïque déformé ici avec un petit ostinato rythmique accompagnant l'aventure de Jack et des elfes vers le sinistre repaire du prince des ténèbres, château brumeux entouré de marécages où vit une repoussante créature verdâtre du nom de Meg, que Jack va devoir affronter pour passer. 'The Dress Waltz' nous permet d'entendre quand à lui une sorte de valse frénétique et sombre évoquant la séduction du seigneur des ténèbres sur une Lily complètement envoûtée, tandis qu'elle porte une grande robe noire. Goldsmith développe ici un thème de valse qui renvoie clairement au style de la fameuse 'Valse' de Maurice Ravel, oeuvre orchestrale chaotique que l'on pourrait rapprocher par moment de ce superbe 'The Dress Waltz'. La valse ne cesse de monter en intensité jusqu'à une conclusion puissante et chaotique avec des choeurs insistants qui exprime l’hypnose maléfique dans laquelle est plongée Lily. Dans un passage absent du CD, Jack et les Elfes affrontent les deux gardiens des cuisines avant d'entendre un passage qui, comme dans 'Alien', est une fois encore repris du temp-track du film. Il s'agit en fait du 'Main Title' de Psycho II (1983) de Goldsmith que Ridley Scott a placé dans la bande son provisoire et qu’il a finalement décidé de conserver au montage final du film, pour la séquence où Jack défait les deux gardiens et préparent avec ses amis les miroirs chargés de faire venir les rayons de lumière dans la salle du seigneur des ténèbres.

La dernière partie du film commence avec 'Darkness Fails', ultime affrontement entre les forces du Bien (Jack et les Elfes) et du Mal (le seigneur des ténèbres et ses sbires). 'Darkness Fails' est une sombre partie d'action complexe, puissante et déchaînée, le maestro nous montrant une fois de plus sa maîtrise de l'écriture orchestrale dans un style action pour l'affrontement final entre Jack et le maître des ténèbres. Le petit motif héroïque de Jack se heurte ici au style orchestral plus chaotique évoquant le monstrueux satyre rouge, avant que des choeurs puissants n'interviennent pour évoquer la mort du maître des ténèbres tué par la lumière et un ultime coup fatal de Jack, ultime climax de la partition de ‘Legend’. Finalement, l'histoire trouve un heureux dénouement sur les superbes 'The Ring' et 'Re-United'. Dans 'The Ring', Jack se jette de nouveau dans l'eau pour aller chercher l'anneau de Lily et le lui ramener après l'avoir réveillé de son sortilège. Le thème de Lily réapparaît alors de manière plus paisible tandis que les deux amoureux connaissent enfin une conclusion pleine de tendresse dans les bras l'un de l'autre. Finalement, 'Re-United' débute sur la chanson 'My True Love's Eyes' du thème principal chantée une fois encore par Lily pour célébrer le retour de l'été dans la forêt et la victoire du Bien sur le Mal. 'Re-United' débouche alors sur une magnifique reprise aux cordes du thème principal, cette fois ci complètement débarrassé de toutes sonorités vulgaires parasites liés auparavant à la présence menaçante des Goblins. Ce thème apporte la touche finale de poésie et de féerie au film de Ridley Scott tandis que le générique de fin continue sur la reprise grandiose du thème des Unicornes avec les choeurs angéliques suivi de 'Sing The Wee' qui revient ici aussi. On continue ensuite avec une reprise du thème de Lily, de 'Sing The Wee' et une ultime reprise paisible du thème principal pour conclure définitivement le film.

Que dire de plus face à un monument musical tel que 'Legend', un des plus beaux scores du compositeur dans les années 80, composé la même année qu'un autre score assez similaire d'esprit, 'Baby Secret of The Lost Legend'. Dans 'Legend', Jerry Goldsmith a laissé son inspiration le guider pour construire une partition aux harmonies et aux orchestrations complexes, magnifiques et raffinées, des textures synthétiques en multi couches particulièrement malléables et élaborées, et des choeurs féeriques pour une oeuvre alliant la beauté avec la noirceur. A noter que Le CD de la musique de Jerry Goldsmith s'est assez mal vendu à cause de l'échec commercial du film de Ridley Scott, et pourtant, 'Legend' n'en demeure pas mois une petite merveille de génie et d’inspiration démontrant une fois encore la magie de la musique au cinéma lorsque film et musique ne font qu'un, dans une symbiose parfaite. C'est ce que l'on ressent de manière très forte tout au long du film de Ridley Scott. Plus subtil qu'il n'y paraît, 'Legend' est un score somme toute assez exigent qui nécessite plusieurs écoutes avant de pouvoir adhérer pleinement à la grandeur de cette somptueuse partition complexe et riche. Jerry Goldsmith nous prouvait plus que jamais avec ‘Legend’ son talent inégalé pour allier les diverses sonorités synthétiques à l'orchestre ('Legend' est probablement la BO de Goldsmith la plus réussie dans ce domaine là) tout en faisant référence aux acquis de la musique impressionniste française du début du 20ème siècle, particulièrement influencé ici de Maurice Ravel voire de Claude Debussy par moment. Au final, le score enchanteur, envoûtant et féerique de 'Legend' demeure incontestablement une oeuvre incontournable dans l'immense carrière de l'un des plus grands maître de la musique de film!


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