PATTON
Jerry Goldsmith a toujours manifesté un véritable entrain à travailler sur les films de Franklin J. Shaffner. Que ce soit sur 'Papillon', 'Planet of the Apes' ou 'Patton', Shaffner a toujours été pour le maestro une source d'inspiration intarissable dans ses oeuvres, un modèle d'art dans le cinéma et la musique. C'est grâce à cette superbe collaboration entre les deux hommes que l'on a pu découvrir certains des plus grands chef-d'oeuvres de Jerry Goldsmith restés inégalés à ce jour. 'Patton' est une partition symphonique d'une qualité rare. Elle évoque beaucoup plus le personnage du général Patton (incarné à la perfection par l’inoubliable Georges C. Scott, totalement habité par son personnage) que le contexte de la guerre elle-même, à l'instar du film de Schaffner. La musique de 'Patton' n'a donc rien à voir avec celles de Ron Goodwin, de Sir William Walton ou d'Elmer Bernstein. 'Patton’ reste une BO profonde, psychologique, à la fois puissante et introvertie. A travers le célèbre thème de 'Patton', une marche héroïque déterminée, c'est tout le personnage du général américain qui apparaît ici: un fonceur qui vouait une passion sans borne pour son métier, qui ne vit que pour se battre et mener ses hommes à la victoire, un homme déterminé, toujours prêt à foncer tête baissée dans le tas.
Le générique de début est souligné ici par trois éléments majeurs: le célèbre triolets de trompettes généré par l'effet d'echoplex, procédé innovant à l'époque et déjà utilisé dans des oeuvres comme 'Planet of the Apes', ‘The Illustrated Man’, 'Tora! Tora! Tora!' et plus tard dans 'Alien' (1979), et qui permet d'obtenir un écho sonore à partir d’un jeu instrumental. Ces fameux triolets sont particulièrement intrigants et énigmatiques, à l'instar des quatre premières notes du début du premier mouvement de la cinquième Symphonie de Beethoven. L'anecdote probablement légendaire raconte que Beethoven, à qui l'on aurait demandé à l'époque la signification de ce motif, aurait répondu: "le destin frappe à la porte". Sans aller jusqu'à faire un rapprochement un peu simpliste et anachronique, on pourrait penser que ce motif énigmatique de Patton est un peu l’équivalent de celui de Beethoven dans sa célèbre Symphonie. L'écho donne ici une sensation d'intemporalité, comme une sorte de flash qui traverserait les profondeurs du temps pour remonter du passé (ou peut être y descendre vu qu'il s'agit d'un écho décroissant). De plus, le motif de triolets est en "contre utilisation" durant le thème de Patton puisqu'il n'est n’est pas accordé avec les harmonies du thème, créant une sensation de dissonance assez étrange. On pourrait donc penser qu'il s'agit ici de la double face du général: l'homme militaire/stratège pour la marche et l'homme mythique/spirituel pour le triolet en écho. Ce motif évoque probablement aussi l'idée spirituelle du personnage et ses allusions aux combats carthaginois, Patton croyant à l'idée de la réincarnation, affirmant qu'il était un poète à cette époque, d'où l'idée intemporelle de ce motif qui survit au passé. Il s'agirait alors en quelque sorte d'une astuce permettant au compositeur d'exprimer le lien quasi mythologique entre le général et ses idées sur la réincarnation de grands guerriers du passé, autant d'éléments qui ont certainement servis de source d'inspiration pour un maestro totalement inspiré et emporté par son sujet. Quoiqu'il en soit, on pourrait encore écrire des centaines de lignes entières sur la signification et le symbolisme de ce motif énigmatique, qui continue encore aujourd'hui à susciter la passion et l'intérêt de la plupart des béophiles du monde entier.
Le thème de Patton, la marche à proprement parler, est un motif entraînant qui se superpose à un second motif en contrepoint, exposé par un orgue dès le générique de début, plus lent et solennel. Ce motif d'orgue souligne l'aspect plus spirituel et introspectif du personnage de Patton, la musique se plaçant très clairement tout au long du film du point de vue du général. Pour cela, le compositeur fait régulièrement appel aux motifs de triolets de trompettes en écho au sein d'une écriture atonale, sombre et mystérieuse. Goldsmith évoque ainsi l'âme du général mais aussi sa haine contre le vingtième siècle dans lequel il se sent mal à l'aise, ce qu'il finit même par avouer à l'un de ses commandants à qui il se confie - l'utilisation de cette musique dans la scène où Patton admire les ruines de Carthage est splendide. On retrouve aussi une écriture plus tendue et psychologique pour la plupart des scènes où Patton évoque 'les fantômes' historiques du passé (Carthage, Napoléon, Jules César, etc.), prouvant une fois encore toute la complexité spirituelle du personnage et ses tourments largement suggérés par une grande partition orchestrale en double couche, aux métaphores sonores à la fois physique (l'orchestre, la musique martiale) et spirituelle (les triolets de trompettes en écho, l'orgue).
Jerry Goldsmith s'attache à décrire dans les scènes de bataille les victoires héroïques du général avec le rappel de son thème sous la forme d'une marche militaire excitante et très entraînante. Goldsmith évoque aussi de temps à autre les avancées allemandes à travers un thème martial plus sombre ('The German March'), mais la majeure partie de la partition (environ 33 minutes de musique sur 2h48, ce qui est très peu!) s'articule essentiellement autour de la description en profondeur du protagoniste principal et de ses différentes facettes, la musique rejoignant ainsi l'objectif premier de Franklin J. Schaffner en offrant un complément émotionnel/psychologique particulier à la mise en scène inspirée du réalisateur.
Avec 'Patton', musique et images sont dans une osmose totale. Ici, pas de musique superflue ni d'effets de redondance! La musique arrive dans le film quand il faut, aux moments adéquats sans jamais en faire de trop, ce qui explique probablement le peu de musique présente dans le film. Elle possède sa propre identité sonore et suit un chemin parallèle aux images du film en évitant toute surenchère et autre forme de redondance à l’écran. Tour à tour sombre, tourmentée, héroïque et tragique, la partition de 'Patton' est de loin l'un des plus grands chef-d'oeuvres de Jerry Goldsmith, une oeuvre d'une profondeur rare, écrite à une époque où les musiciens pouvaient encore exprimer tout leur art sans avoir à se plier aux exigences mercantiles contraignantes des producteurs hollywoodiens. Partition symphonique sans concession, 'Patton' se veut l'écho (à l'image de l'entêtant motif de triolets) des convictions, de la foi inébranlable et des idéaux philosophiques/humains/spirituels du célèbre général américain, une partition passionnante de bout en bout qui mériterait même d'être étudiée et approfondie par tous les musicologues du monde entier. Preuve en est qu'il n'y avait décidément qu'à cette époque où les compositeurs pouvaient encore exprimer à Hollywood leur potentiel artistique avec une telle imagination débridée!











