POLTERGEIST
John Williams, jusqu'ici habitué à collaborer avec Steven Spielberg, ne pouvait pas être disponible pour 'Poltergeist' étant donné qu'il écrivait la même année la partition de 'E.T.'. Spielberg du alors se résoudre à envisager un autre compositeur pour cette production. Ce qui est moins connu, c'est que Steven Spielberg est et a toujours été un fan de Jerry Goldsmith, appréciant ses partitions pour 'The Blue Max', 'A Patch of Blue', 'The Omen', 'Patton', etc. ‘Poltergeist’ représentait alors l'occasion rêvée pour Spielberg d'engager Jerry Goldsmith sur ce film, pour lequel le maestro californien nous livra l'une de ses meilleures partitions du début des années 80, un score inspiré qui transcende son sujet à travers un langage symphonique sombre, envoûtant, complexe, moderne et mystérieux. Pour Jerry Goldsmith, le principal défi était donc d'évoquer le côté à la fois noir, terrifiant et magique du film. Après l'introduction ironique du célèbre hymne national américain annonçant dans le film la fin des programmes télévisées (et le début des ennuis pour la petite Carol-Ann), 'The Calling (Main Title)/The Neighborhood' nous plonge d'emblée dans l'atmosphère particulière de la partition, introduisant un premier motif de flûtes mystérieux avec des sonorités électroniques cristallines évoquant à merveille la présence des fantômes. Le thème principal de 'Poltergeist' reste bien évidemment l'attraction majeure de la musique de Goldsmith, thème magnifique associé à Carol Ann sous la forme d'une berceuse évoquant la pureté et l'innocence de la jeune fillette que convoitent les spectres de la maison des Freeling. On notera la manière dont Goldsmith introduit ce thème sur fond de cordes dissonantes au sein d'une atmosphère atonale, joué avec beaucoup de délicatesse par un célesta.
Le compositeur en profite aussi pour amorcer la couleur 'impressionniste' de sa partition, dont les harmonies complexes et les couleurs orchestrales aériennes évoquent particulièrement la musique impressionniste française du début du 20ème siècle, celle de Debussy et Ravel, bien que l'ombre d'Olivier Messiaen plane aussi sur certaines mesures de la partition (on pense par exemple à ses pièces orchestrales telles que 'Chronochromie' ou 'Et expecto resurrectionem mortuorum'). Il faut dire que le maestro n'a jamais caché sa passion pour la musique impressionniste française qui influencera certaines de ses oeuvres comme 'Islands in The Stream' ou 'Legend'. Le thème de Carol Ann est développé dès le générique de début, confié à une flûte pleine de douceur accompagnée d'une harpe et des cordes. On ressent ici toute la légèreté, l’innocence et la douceur de vivre de l'enfance, avec une touche subtile de simplicité et de nostalgie, faisant du thème de Carol Ann l'une des plus belles mélodies écrites par Jerry Goldsmith dans les années 80. Le maestro développe ensuite cette mélodie avec une écriture de cordes sautillantes tandis que l'on voit le jeune Robbie faire du vélo dans la rue, la musique accentuant le côté paisible de la vie dans la cité pavillonnaire typiquement 'famille américaine des années 80'.
'The Tree', morceau absent du film, crée un véritable climat d'inquiétude avec des orchestrations colorées et particulièrement fluides parmi lesquelles tentent d'émerger le très beau thème de Carol Ann confié ici à une flûte et un hautbois sur fond de cordes. C'est avec 'The Clown/They're Here' que débute enfin le cauchemar, Goldsmith créant une ambiance noire particulièrement mémorable à l'écran, usant d'effets orchestraux en tout genre (comme le son stressant d'une crécelle dans un bref sursaut de terreur) tandis que le motif des esprits tente d’émerger une fois encore avec ses sonorités électroniques fantomatiques semblant surgir d'un autre monde et son étrange motif de cinq notes. L'orchestre se déchaîne dans un premier tour de force orchestral à partir de 2 minutes 25, dominé par des cuivres massifs, des percussions solides et des cordes virtuoses. Le compositeur fait magnifiquement monter la tension, suggérant la présence des fantômes qui communiquent avec Carol-Ann à travers l'écran de télévision. C'est le superbe 'Twisted Abduction' qui accompagne la séquence où Robbie se fait attaquer par l'arbre tandis que les esprits maléfiques kidnappent Carol-Ann. On retrouve ici les orchestrations cuivrées virtuoses chères au compositeur pour un nouveau morceau d'action/terreur du plus bel effet, incluant une utilisation remarquable des chœurs qui font ici leur apparition lorsque les jouets se déchaînent dans la chambre des enfants et que la fillette est mystérieusement aspirée par le placard à jouet. Percussions, cuivres frénétiques, cordes virtuoses, vents stridents, choeurs, tout est ici mis en œuvre pour évoquer la fureur des esprits, instaurant à l’écran un magnifique climat de terreur pure. C'est aussi l'occasion pour le compositeur de nous rappeler à quel point il manipule avec une aisance remarquable les rythmes complexes, jouant sur les incessants changements de mesure et les rythmes syncopés avec ici une touche de Stravinsky dans l'utilisation du pupitre des cuivres (on pense à certaines mesures du 'Sacre du printemps'), le morceau n'étant d’ailleurs pas sans rappeler certains passages de 'Outland' et de 'Alien'. Impossible de ne pas ressentir ici la terreur inspirée par cette scène de kidnapping, durant laquelle l'orchestre, totalement déchaîné, s'en donne véritablement à coeur joie. On notera une nouvelle reprise plus sombre de la berceuse de Carol Ann au célesta vers 6 minutes, lorsque la petite fille se retrouve prisonnière des fantômes, parlant à travers le poste de télévision. Goldsmith s'amuse à superposer la berceuse enfantine de Carol Ann sur fond de cordes sombres qui renforcent le climat noir de la musique.
Si la tornade orchestrale de 'Twisted Abduction' annonce une aventure particulièrement sombre et agitée, 'Contacting The Other Side' évoque les tentatives du Dr. Lesh pour rentrer en contact avec l'univers parallèle dans lequel est retenue prisonnière la fillette. La berceuse revient comme un véritable leitmotiv, dans une forme toujours aussi tourmentée, joué par le célesta mais sur fond de cordes sombres et dissonantes. On distingue alors les prémisses du thème de l'au-delà, suggéré ici par les cordes et les cuivres. Mais l'élément le plus mémorable de cette pièce reste sans aucun doute la très belle reprise du thème de Carol Ann vers la fin du morceau, lorsque Diane ressent l'esprit de sa petite fille passer à travers elle, un pur moment d’émotion que Jerry Goldsmith a su magnifier avec une finesse rare. 'The Light' illustre la scène où Diane et le Dr. Lesh évoquent ensemble le concept de la lumière et du passage vers l'au-delà. Goldsmith apporte un côté quasi mystique et mystérieux à cette scène en utilisant un nouveau thème, une sorte de thème spirituel marqué par des harmonies modales et une atmosphère impressionniste qui évoque maints pages de Ravel et Debussy, un très beau thème qui rappelle le thème du Christ dans 'The Final Conflict' (1981). 'Night Visitor/No Complaints' accentue quand à lui le côté terrifiant et oppressant de la partition dans une véritable atmosphère horrifique permettant au compositeur d'user de ses traditionnels effets orchestraux hérités d'un langage orchestral avant-gardiste dans la lignée de 'Alien' (scène où Ryan voit son visage se décomposer en lambeaux de chair, la seule véritable scène d'horreur du film). Plus mystérieuse, la seconde partie dévoile un nouveau motif de cinq notes (souvent confiés à des clarinettes basses) emprunté à un motif similaire de 'Alien', parmi lequel on retrouve le thème de l'au-delà, juxtaposé à ce nouveau motif de cinq notes. Ce dernier évoque la présence des spectres dans la superbe scène des escaliers, que l'on retrouve aussi de manière plus inquiétante dans la séquence où Steve apprend par son patron que la cité pavillonnaire a été construire sur un ancien cimetière indien.
L'excellent 'It Knows What Scares You' permet au compositeur de développer le motif de l'au-delà et le motif spirituel aux accents debussystes alors que Tangina explique aux Freeling comment aider Carol Ann à revenir dans le monde des vivants. On ressent ici tout le mystère et la tension de ce premier contact avec le monde parallèle, soutenu par le côté chaleureux et réconfortant du thème spirituel particulièrement présent dans la première partie du morceau, tandis que la seconde partie se veut au contraire plus sombre et inquiétante. Le morceau débouche sur 'Rebirth' pour la scène où Diane traverse le monde de l'au-delà pour chercher Carol Ann. On notera ici l'utilisation d'un motif d'accompagnement de huit notes qui, couplé avec un choeur grandiose, accentue la dimension spectaculaire et intense de la scène, permettant au compositeur de continuer à développer ses motifs – et plus particulièrement le motif spirituel, symbolisant l'espoir de revoir Carol Ann, évoquant l'amour et l'union de la famille (à noter une puissante reprise du thème spirituel à 6.24 amplifié par les choeurs). Dans la continuité de la séquence du sauvetage de Carol Ann, les puissants 'It Knows What Scares You' et 'Rebirth' nous proposent un superbe condensé de tout le savoir-faire du compositeur durant près de 16 minutes non-stop, digne de figurer parmi les grands moments anthologiques de la carrière de Jerry Goldsmith, 16 minutes durant lesquelles le compositeur résume parfaitement toute la magie et la puissance du film de Tobe Hooper et de Steven Spielberg!
Le cauchemar atteint finalement son paroxysme dans les sombres 'Night of The Beast' et 'Escape From Suburbia', lorsque les Freeling, à nouveau terrorisés par les esprits qui hantent la maison, doivent quitter d'urgence ce monde infernal. Jerry Goldsmith nous propose un nouveau déchaînement orchestral complexe et massif avec les traditionnels effets orchestraux horrifiques qui culminent dans le frénétique 'Escape From Suburbia'. Ce morceau permet d’ailleurs au compositeur de citer brièvement le célèbre 'Dies Irae' de la messe de Requiem grégorienne pour la scène où Diane se retrouve au milieu des cadavres du cimetière qui refont surface dans sa piscine et dans la maison. Atonal, chaotique et apocalyptique, 'Escape From Suburbia' est une nouvelle démonstration implacable du savoir-faire d'un compositeur qui maîtrise parfaitement son sujet et impose la richesse et la complexité de son écriture orchestrale afin de rendre plus intense le climax apocalyptique du final. Le film se conclut finalement sur une touche de douceur avec une ultime reprise du 'Carol Ann's Theme' dans toute sa splendeur pour le générique de fin du film, chanté par une chorale d'enfants d'une infime tendresse, illustrant avec poésie toute la magie et l'innocence de ce thème très émouvant que l'on n’oubliera pas de sitôt (les enfants se laissent même aller à rire à la fin du morceau).
Partition passionnante de bout en bout, 'Poltergeist' témoigne encore une fois du talent d'un compositeur à une époque où la créativité artistique avait encore un sens à Hollywood. Sombre, chaotique, frénétique, émouvante et puissante, la partition de 'Poltergeist' impose une personnalité musicale forte et indissociable des images du superbe film de Spielberg et Hooper, développant un langage musical propre au compositeur, brassant influences impressionnistes françaises et avant-gardistes entre Debussy et Messiaen (dans les deux cas, deux références de la musique française du 20ème siècle). Dans la continuité de ses partitions pour 'Alien' et 'Outland', 'Poltergeist' permet au compositeur d'évoquer une fois encore son goût pour les musiques complexes, atonales et oppressantes, teinté ici de touches d'émotion et d'espoir, un apport émotionnel majeur dans le film pour illustrer le combat de la famille Freeling pour sauver la petite Carol Ann des griffes de l'esprit frappeur. Oeuvre passionnante et passionnée, 'Poltergeist' témoigne du talent d'un compositeur qui n'hésite pas à aller au plus profond du sujet qu'on lui offre, la musique dépassant le simple cadre visuel des images en offrant une véritable âme musicale au film (la passion de Spielberg pour la musique n'étant certainement pas étrangère à ce fait). On est bien loin ici du côté artisanal de certaines partitions hollywoodiennes de l'époque pour des films horrifiques de ce genre, la musique de ‘Poltergeist’ possédant une grande classe doublée d’une richesse d'écriture indéniable. Voilà en tout cas l'un des 'musts' du Jerry Goldsmith des années 80, à découvrir absolument !











