THE OMEN
En 1976 et à la sortie de ‘The Omen’ (La Malédiction), personne ne s'attendait au choc qu'allait créer la terrifiante musique de Jerry Goldsmith pour le film d’épouvante de Richard Donner, une partition monumentale, complexe et extrêmement avant-gardiste qui doit avant tout sa réputation au célèbre 'Ave Satani', morceau qui permit au maestro californien de remporter haut la main le seul oscar de toute son immense carrière en 1977. On peut véritablement parler ici de choc car la musique de Jerry Goldsmith a littéralement produit une très forte impression sur le public à la sortie du film grâce à son caractère satanique et démoniaque.
Tout repose en fait ici sur l'utilisation d'une chorale en latin qui proclame dans l'Ave Satani du générique de début un terrifiant hymne à Satan chanté en latin, une messe noire sous la forme d’une procession macabre et démoniaque. A noter que, dès les premières secondes, on ressent immédiatement l’incroyable noirceur qui se dégage de ce morceau avec des harmonies dissonantes particulièrement inquiétantes – le morceau débute ainsi sur une tenue de seconde mineure sol/la bémol jouée dans le grave comme pour mieux renforcer ici l’idée du mal absolu. Alors que le chœur entame les paroles « Sanguis bebimus, Corpus bebimus » (le sang nous buvons, le corps nous dévorons), les sonorités orchestrales les plus sombres installent le rythme de procession de cette terrifiante messe noire qui sera très vite rejointe par un orgue alors que le morceau va monter en puissance pendant que l'on aperçoit un plan fixe dans le générique de début de la silhouette menaçante du petit Damien à droite de l'écran, sur un fond rouge et noir.
Saisissante, cette messe noire introductive nous plonge immédiatement dans l'ambiance satanique de ce score extrêmement terrifiant et impressionnant. Goldsmith utilise pour l’occasion quelques éléments de polytonalité aux cordes afin de renforcer le malaise extrême qui se dégage de ce morceau à glacer le sang, idée de polytonalité empruntée sans aucun doute à Stravinsky, l’un des compositeurs qui a le plus influencé Jerry Goldsmith dans sa manière d’écrire. On notera que le thème de la famille de Robert Thorn (Gregory Peck) apparaît dès le début de l'Ave Satani. On peut effectivement entendre une brève allusion à ce motif joué par quelques notes au piano. L'astuce du compositeur consiste ici à avoir mélangé ce thème à consonance tonale et positive (il évoque le côté rassurant et uni de la famille Thorn ainsi que son bonheur au début du film) sur un fond sonore plus cauchemardesque crée par la chorale satanique durant cette sombre ouverture. Le message est clair: le jeune Damien va plonger la famille Thorn dans les enfers.
'On This Night' impose dès le début du film un climat grave et obscur alors que Robert Thorn apprend que le bébé de sa femme est mort et que le père Spiletto lui conseille d'adopter un enfant et de le faire passer pour ce bébé sans rien dire à sa femme. Avec des cordes graves, quelques vagues notes de piano et quelques vents, Goldsmith utilise le 'Love Theme' évoquant la famille mais sous une forme sombre qui illustre la tragédie de la mort de l’enfant et les conséquences dramatiques qui découleront du choix de Thorn. Les orchestrations oscillent ici entre cordes, vents et harpe alors que la musique se conclut sur le 'Love Theme' tandis que le couple Thorn célèbre l'arrivée de leur nouveau fils. Le climat musical du début du film est évidemment encore très tendre et doux, le calme avant la tempête. Dans le très beau 'The New Ambassador', Goldsmith expose pleinement son superbe 'Love Theme' très chantant pour l’un des rares morceaux tonals du score, d'abord interprété aux cordes, puis au piano. Il évoque le bonheur du couple Thorn au début de l’histoire: le Richard et sa femme Katherine (Lee Remick) sont comblés car ils ont un enfant. Par ailleurs, Katherine apprend que Richard est devenu le nouvel ambassadeur américain.
La fausse alerte évoquée aux cordes au début de 'Where Is He?' apporte un premier élément sombre à la musique alors que le couple parti faire une promenade perd de vue le jeune Damien pendant quelques instants. Les problèmes commencent vraiment avec le sombre 'I Was There' qui suggère clairement un sentiment sous-jacent de menace alors que le père Brennan arrive dans le bureau de Richard Thorn pour l'informer et le mettre en garde du risque qu'il court, lui et sa femme, à cause de Damien. Le père Brennan tente ainsi de lui expliquer de manière confuse que leur nouveau fils n'est pas le jeune enfant innocent qu'il croit être. Notons ici la réutilisation de ce motif descendant aux cordes déjà présent dans 'On This Night' et qui suggère la menace et la sombre prémonition du prêtre.
Après l'Ave Satani du générique de début, 'Broken Vows' est le premier morceau de la partition de ‘The Omen’ à faire intervenir les choeurs sataniques dans le film. Alors que le couple veut se rendre à l’église avec Damien, ce dernier commence à se comporter de façon étrange tandis que la voiture se rapproche petit à petit de l'église. Pris d'une soudaine colère inexplicable, Damien se jette rageusement sur Katherine. Les choeurs apparaissent alors ici pour évoquer l'identité diabolique de Damien qui ne supporte pas la vue des églises et ne peut pas y rentrer dedans. On appréciera ici la manière dont Jerry Goldsmith installe dès le début du morceau ses différentes formules d’ostinato rythmique avec des effets de pizzicati sur un tempo lent et inexorable. Goldsmith emprunte d’ailleurs cette idée d’ostinato rythmique à Stravinsky. On pense par moment ici à la façon dont le célèbre compositeur russe construisait certains passages particulièrement massifs de sa partition du ‘Sacre du Printemps’ d’une façon quelque peu similaire.
On retrouve un passage de ‘Broken Vows’ dans 'A Safari Park' lors de l'attaque des singes dans le zoo. Les choeurs évoquent ici aussi le caractère diabolique de Damien qui effraie les animaux et rend fou les singes. On retrouve le thème de la famille dans 'A Doctor, Please' alors que Katherine avoue à Robert un soir qu'elle est prise d'angoisse et qu'elle doit voir un psychiatre. Le motif familial est exposé lentement au piano tout en étant confronté de façon astucieuse au thème de la menace de 'On This Night' aux cordes, la juxtaposition de ces deux thèmes ayant évidemment un rapport avec tout ce qui va se passer par la suite.
'The Killer Storm' est le premier morceau atonal de terreur pure du score de ‘The Omen’, pour la scène où une mystérieuse tempête maléfique tue le père Brennan. Comme toujours dans ce type de morceau, Jerry Goldsmith installe un ostinato avec la chorale latine et l'orchestre, tandis que le père Brennan se retrouve coincé devant l'entrée d'une église par la mystérieuse tempête. A noter ici la façon dont les femmes sont doublées par des flûtes en flatterzunge, un effet instrumental inventif qui renforce la couleur particulière des voix de femmes. Les ostinatos orchestraux/choraux qu'installe Goldsmith ne servent qu'à renforcer ici le caractère inexorable de ce qui va se passer à la fin de la séquence, à savoir la mort inévitable du père Brennan. Le morceau se conclut d’ailleurs de façon brutale, complexe et chaotique avec des choeurs puissants, enragés et infernaux. A noter que ‘The Killer Storm’ résume parfaitement l’essentiel du travail mené par Goldsmith autour des chœurs : effectivement, rares sont les musiciens hollywoodiens à être allé aussi loin dans l’exploration de l’écriture chorale pour un film, poussant parfois les voix jusqu’à la limite du chantable. Les chœurs se veulent ici l’expression du mal, Goldsmith alliant tessitures et ambitus extrêmes, clusters, chuchotements, cris, glissando, le tout avec un goût très sur pour l’expérimentation. Le résultat à l’écran est somme toute particulièrement somptueux, la musique glaçant le sang du spectateur/auditeur à travers ces déchaînements choraux/orchestraux qui provoquent un malaise constant tout au long du film.
Ce morceau de terreur pure permet à la partition de ‘The Omen’ de prendre une tournure plus chaotique et infernale alors que Damien provoque ses premiers méfaits. Dans le sombre 'The Fall', on retrouve le principe des ostinatos choeur/orchestre alors que Damien fait tomber Katherine par dessus la balustrade, l'envoyant directement à l'hôpital, et tout cela sous l'oeil mauvais de Mrs.Baylock, l'inquiétante gouvernante. A noter ici l'utilisation intéressante d'une machine à vent (Maurice Ravel en a déjà utilisé une dans certaines de ses œuvres au début du 20ème siècle), pendant le final chaotique du morceau alors que Katherine fait une chute mortelle. Goldsmith accompagne finalement la chute de Mrs. Thorn avec un procédé de figuralisme musical sobre mais impressionnant: un terrifiant glissando des chœurs qui imite clairement la chute de la pauvre femme, avec un cluster conclusif particulièrement violent. Aucun doute possible, on retrouve ici le style plus avant-gardiste de Jerry Goldsmith, héritant d’un langage atonal bouillonnant des musiciens savants du milieu du 20ème siècle.
Le drame se joue dans 'Don't Let Him' alors que Thorn rend visite à sa femme à l'hôpital et qu'un docteur lui apprend que l'enfant qu'elle attendait est mort à la suite de cette chute. Katherine demande alors à son mari de ne pas laisser Damien les tuer tous, ayant compris le monstre que se trouve être le jeune garçon en réalité. Jerry Goldsmith utilise de manière triste et amère le thème de la famille au piano rivalisant avec des cordes sombres et dramatiques à la fois, la scène prenant une tournure tragique douloureuse alors que le couple s'enfonce de plus en plus dans les enfers. De son côté, Thorn va mener son enquête avec le photographe dans le très sombre 'The Day He Died' où il en apprend un peu plus sur Damien et ses mystères. Après la très macabre scène dans le cimetière, Thorn et le photographe Keith Jennings se retrouvent confrontés à une meute de chiens enragés qui se jettent sur eux dans le complexe 'The Dogs Attack', les choeurs sataniques revenant une fois de plus sous forme d’ostinatos obsédants et agressifs pour évoquer l'attaque démoniaque de ces chiens enragés, et ce de façon toujours très chaotique alors que les deux hommes doivent fuir à tout vitesse de ce cimetière. Pour accentuer l’intensité de cette attaque, Jerry Goldsmith réutilise un segment de l'Ave Satani (il conserve surtout le caractère et les paroles latines du chant), renforçant la tension qui se dégage de cette scène intense. A noter que l’écriture atonale/polytonale des chœurs et des nombreux effets vocaux utilisés ici rappellent parfois le style de la fabuleuse ‘Passion selon Saint Luc’ de Krzysztof Penderecki datant de 1966.
Thorn approche de sa fin dans le poignant 'A Sad Message', alors que Jerry Goldsmith réutilise le Love Theme qui ne sera plus jamais comme avant. Triste et déprimé, le thème fait ici bien pâle figure, avec son caractère soudainement plus froid et amer tandis qu'un coup de fil apprend à Thorn que son épouse est morte défenestrée à l'hôpital. Le motif familial revient de manière plus délicate au piano sur fond de trémolos de cordes alors que l’on comprend qu’il est désormais trop tard. Robert Thorn a perdu sa femme et il ne peut désormais plus reculer: sur les conseils d'un certain Bugenhagen, Thorn doit tuer Damien avec sept dagues sur l'autel d'une église. Après le très sombre 'Beheaded' marquant la mort de Jennings brutalement décapité, et après le très mystérieux 'The Bed' qui nous permet d’entendre la dernière utilisation du thème familial devenu plus sombre que jamais (notons les effets de cordes et des sinistres glissandi), c'est le macabre '666' qui aboutit enfin à l'inévitable révélation alors que Thorn a enfin la preuve que Damien est bel et bien la réincarnation de l'Antéchrist.
’The Demise of Mrs.Baylock' s’avère être l’un des sommets de la partition de ‘The Omen’, un morceau de terreur pure absolument fascinant et impressionnant, un déchaînement choral et orchestral d’une complexité d’écriture assez saisissante, et d’une violence rare! ‘The Demise of Mrs. Baylock’ est une fois de plus basé sur le principe des ostinatos à la Stravinsky et des choeurs en latin agressifs tandis que Mrs.Baylock, la mystérieuse gouvernante, s'attaque à Thorn pendant que ce dernier tente de s'emparer de Damien pour l'emmener dans une église. La partie orchestrale se distingue ici par sa très grande complexité d’écriture, utilisant divers effets instrumentaux avec une très grande inventivité - à noter par exemple la façon dont les bois imitent un procédé d’écho à 1:25 sur fond de chuchotements macabres des chœurs. Les orchestrations favorisent ici des couleurs instrumentales diverses et étoffées incluant clarinette piccolo, trompettes massives, xylophone à la Bartok, cordes virtuoses, etc.
A noter que le morceau débute sur des cris stridents impressionnants des femmes, auxquels répondent les hommes sur deux mots : « Ave » et « Satani ». L'affrontement entre Thorn et Baylock est accentué ici par un orchestre très agité et particulièrement virtuose, une écriture orchestrale et chorale redoutablement complexe – typique du style plus avant-gardiste du Goldsmith des années 70 - interprété de manière absolument chaotique sur fond d'ostinato inexorable (l'inexorabilité étant le sentiment principal qui se dégage dans ces passages de terreur pure). A noter que le compositeur passe ici en revue différentes manières de chanter avec une grande inventivité, que ce soit les glissandi sur des vocalises, des effets de chuchotements terrifiants, des cris, des clusters, des réponses entre voix d’hommes et de femmes, le tout dans un style très expérimental qui résume parfaitement le langage musical avant-gardiste du Goldsmith des années 70, s’inspirant plus particulièrement ici de certaines expérimentations de musiciens savants du 20ème siècle, à savoir Stravinsky bien sur (dans la façon qu’a Goldsmith d’utiliser certaines couleurs orchestrales) mais aussi Stockhausen, Rihm ou bien encore Penderecki pour l’utilisation souvent très bruitiste/aléatoire des effets vocaux. Le récit trouve enfin sa conclusion sur 'The Altar' dont la première partie, résolument satanique, n'a pas été utilisée dans le film. Jerry Goldsmith reprend tout simplement le puissant Ave Satani introductif pour le générique de fin.
Pour finir, signalons que Jerry Goldsmith s'est amusé à écrire une chanson adaptée du Love Theme, ‘The Piper Dreams’, interprétée par sa propre femme Carol Goldsmith qui a aussi écrit les paroles de cette magnifique chanson. ‘The Piper Dreams’ rompt ainsi complètement avec l’atmosphère macabre et satanique du reste de la partition de ‘The Omen’. Elle évoque avec beaucoup de tendresse et de poésie les rêves de bonheur de la famille Thorn, rêves qui seront hélas tragiquement anéantis par les agissements maléfiques de Damien. A noter que Jerry Goldsmith était marié avec Carol Heather Goldsmith depuis 1973, époque à laquelle il rencontra Carol à l’occasion de sa musique pour ‘The Don is Dead’, polar réalisé par Richard Fleischer. Carol Heather interprétait déjà pour ce film la chanson-clé de la partition de Jerry Goldsmith, un moment certainement inoubliable pour le compositeur qui souhaita ainsi renouveler l’expérience sur ‘The Omen’.
Que dire de plus sur ‘The Omen’ si ce n'est qu'il s'agit bel et bien là d'une partition majeure dans la carrière de Jerry Goldsmith, une œuvre profondément complexe, virtuose et clairement inspirée, dans laquelle le maestro a su trouver le ton juste pour illustrer musicalement cette très sombre histoire d'Antéchrist. Rares sont les compositeurs à avoir utilisé aussi intensément des chœurs dans la musique d’un film, abordant sa composition comme une sorte de véritable messe satanique en plusieurs mouvements. Le compositeur apporte un souffle de terreur maléfique au film de Richard Donner, à tel point qu’il finit enfin par gagner l’oscar qu’il aurait déjà du avoir depuis quasiment ses débuts (en 1976, Goldsmith n’en était pourtant pas à son premier grand chef-d’œuvre !). ‘The Omen’ est donc une partition avant-gardiste d’une richesse ahurissante, atonale, dissonante, chaotique et terrifiante, tempérée par un très beau Love Theme, une chanson extrêmement poétique et des passages plus dramatiques. En clair: un des plus grands chefs d'œuvre de Jerry Goldsmith!











